Faut-il un loup à la Banque mondiale? James Wolfensohn, l'actuel directeur, s'en va en mai après deux mandats de cinq ans, et la Maison-Blanche, pour le remplacer, a avancé le nom de Paul Wolfowitz, sous-secrétaire à la Défense. Cette hypothèse américaine, révélée par le Financial Times, a provoqué un effroi presque universel. Non pas que l'adjoint de Donald Rumsfeld soit tenu pour un incompétent: quand il ne faisait pas de la planification stratégique, il fut ambassadeur en Indonésie, président dans une grande université (Johns Hopkins), et d'abord mathématicien. Mais le nom de Wolfowitz est tellement associé, de longue date, à la guerre en Irak et à sa préparation que ce choix, pour diriger une institution consacrée au développement, apparaissait comme une provocation.

Elle a fait long feu. Le Pentagone a très vite dit qu'il avait demandé au sous-secrétaire de rester à son poste, «extrêmement important, et pour lequel il a beaucoup de goût». Et la Maison-Blanche a aussitôt mis en circulation un autre nom pour la Banque mondiale: Carleton Fiorina, qui vient d'être éjectée de la direction de Hewlett-Packard.

George Bush essaie-t-il de se débarrasser de Wolfowitz? Ce n'est pas la première fois que le Pentagone est amené à dire que Rumsfeld souhaite conserver son bras droit. A la fin de l'an passé, la rumeur avait couru d'un déplacement du sous-secrétaire à l'ONU, comme ambassadeur des Etats-Unis. Aux Nations Unies, où les plaies irakiennes sont encore vives, on en avait ri. Tout se passe comme si la Maison-Blanche voulait écarter les hommes trop liés aux manipulations du renseignement avant la guerre. George Tenet, patron de la CIA, a été démis. John Bolton, le faucon chargé du contrôle des armements au Département d'Etat, a quitté l'administration. Douglas Feith, qui avait mis en place au Pentagone une cellule spéciale d'analyse sur l'Irak, a donné sa démission. Colin Powell, qui regrette d'avoir dit beaucoup de bêtises devant le Conseil de sécurité le 5 février 2003, n'est plus là.

En imaginant de placer Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale, George Bush et ses conseillers ont sans doute pensé à un précédent: Robert McNamara, le ministre de la guerre au Vietnam, avait été ensuite le président de l'institution, et pas le pire.

La Banque mondiale, bien sûr, n'est pas une propriété américaine, même si son siège est à Washington et que les Etats-Unis sont le plus gros actionnaire. Mais par un accort tacite qui remonte aux origines, les Européens et les Américains se partagent les présidences: le Fonds monétaire international aux premiers, la Banque aux seconds. Les autres actionnaires, jusqu'à présent, ont toléré cet étrange système. Chaque camp choisi son candidat, et l'autre l'accepte. Il y a pourtant eu une exception, il y a cinq ans: les Etats-Unis ont refusé le président que les Européens présentaient pour le FMI, l'Allemand Cairo Koch-Weser.

L'Europe n'a pas oublié

L'Europe n'a pas oublié ce diktat. Et ce n'est sans doute pas un hasard si la fuite du nom de Wolfowitz a eu lieu dans un journal européen très lu aux Etats-Unis. L'écho qui est venu en retour était très clair: n'essayez pas le sous-secrétaire à la Défense, sinon l'incident Koch-Weser aura lieu cette fois dans l'autre sens…

Alors quel autre Américain à la Banque mondiale? Carly Fiorina est sur le marché, ce serait la première femme, elle a du mordant et l'habitude de diriger une grande entreprise (dix mille employés à la BM). Mais elle n'a aucune expérience du développement. Ce ne serait pas la première fois: dans les années 80 et 90, les Etats-Unis ont «donné» l'institution à des banquiers d'affaires, et même à un ancien congressiste, Barber Conable, qui ne savait plus s'il avait voté pour ou contre les contributions à la Banque mondiale au Capitole.

A part Mme Fiorina, les candidats retenus par les conseillers de la Maison-Blanche et le Trésor sont des seconds couteaux. Le nom de Colin Powell, qui circulait, a disparu. Celui de Bill Clinton, qui serait un formidable président de la Banque, n'apparaît pas pour le moment dans les calculs républicains.

Le système de prébendes hérité de l'après-guerre mondiale commence cependant à paraître curieux à plusieurs grands journaux américains. Le New York Times dit qu'il est temps d'ouvrir le jeu et de chercher le meilleur candidat, qu'il soit indien ou brésilien. Et le Los Angeles Times milite pour… Bono: le chanteur de U2, passionné par les problèmes de développement, serait une formidable locomotive. Il est Irlandais? James Wolfensohn, le sortant, était bien Australien: il a été naturalisé pour l'occasion!