George H. W. Bush – le père, l'homme de la guerre du Golfe – ne parle pas souvent depuis que son fils est à la Maison-Blanche. Alors, quand il commente l'actualité, il faut l'écouter. Dans la crise irakienne, a-t-il dit l'autre jour à des étudiants de l'Université Tufts, «il vaudrait mieux que nous agissions avec le plus grand soutien international possible». Senior a ajouté que son fils n'était pas prêt à «se ruer dans la guerre», et à «y aller seul». Etait-ce une certitude ou un conseil? Depuis l'automne dernier, les lieutenants de l'ancien président n'ont cessé de recommander la prudence. George Bush les a écoutés en venant à l'ONU en septembre, pour impliquer le Conseil de sécurité dans la crise irakienne qu'il avait déclenchée.

Ce détour tactique cache pourtant l'essentiel: le modèle politique de l'actuel président et de ses plus proches conseillers, ce n'est pas le pragmatisme du père, c'est l'intransigeance de Ronald Reagan. Mais le monde fractionné du XXIe siècle n'a plus grand-chose à voir avec la fracture bipolaire de la guerre froide. Au fur et à mesure que George Bush durcit le ton, il accroît l'isolement des Etats-Unis. Reagan, dans la crise des euromissiles, avait convaincu François Mitterrand. George Bush, lui, se coupe de la France, de l'opinion mondiale, et même de la majorité de ses concitoyens. Les Américains qui approuvent une guerre contre l'Irak sans l'aval de l'ONU ne sont plus qu'une faible minorité. Le père a compris cela.

Les obstacles (refus turc de collaborer, gains psychologiques de Saddam Hussein) n'ont pas jusqu'à présent détourné George Bush de sa fuite en avant. Le discours qu'il a prononcé la semaine dernière devant les faucons de l'American Entreprise Institute a ramené au premier plan l'objectif réel de l'administration dans la crise irakienne: le renversement du régime de Bagdad. Jamais le président n'avait présenté aussi clairement et aussi crûment le projet d'«impérialisme démocratique» du pouvoir républicain: la chute du dictateur de Bagdad et son remplacement par un système peu à peu démocratisé doivent inaugurer un changement politique dans toute la région, et paver la voie à un apaisement au Proche-Orient par la création d'un Etat palestinien. Dans ce projet, la destruction des armes non conventionnelles de l'Irak, objet central de la résolution 1441 du Conseil de sécurité du 8 novembre, passe au second plan. Bagdad a beau accepter de commencer à détruire ses missiles «illégaux», George Bush n'y voit que la «pointe d'un iceberg» qui dissimule en masse d'autres armes, chimiques et biologiques.

Cette marche vers la guerre, pour pétrir l'histoire et imposer de l'extérieur le changement dans la région, fait naître l'opposition à mesure qu'elle progresse. La négociation ensablée avec la Turquie a déjà levé le voile sur la situation de conflit inextricable que provoquera une intervention dans le nord de l'Irak, et probablement dans l'ensemble du pays. La Russie, désormais, brandit la menace du veto à l'ONU. La France campe dans sa résistance.

Et à l'intérieur, les Américains ne suivent plus vraiment. Zbigniew Brzezinski est intervenu dimanche à nouveau pour mettre en garde le président contre une aventure. L'ancien chef du Conseil national de sécurité n'est pourtant pas un tendre. La guerre, dit-il, n'est pas nécessaire dans l'immédiat, et ce serait folie de la déclencher simplement parce que les troupes sont en place pour la livrer. Brzezinski se fait l'avocat des propositions de compromis avancées à l'ONU, pour refaire l'unité du Conseil de sécurité autour d'exigences définitives et un calendrier imposés à l'Irak.

Les discussions fiévreuses qui vont continuer à l'ONU diront si l'administration est prête à lâcher du lest, ou si elle a pris la décision d'une action militaire. En octobre dernier, reprenant le diktat d'un changement de régime à Bagdad, George Bush avait atténué son propos en expliquant que la satisfaction de toutes les exigences imposées à Saddam Hussein pourrait par elle-même représenter un changement de régime en Irak. La semaine passée, le président ne paraissait pas prêt à revenir sur cette position moins intransigeante.