Le pauvre corps de Terri Schiavo va arrêter de fonctionner. Mary et Bob Schindler, ses parents, ont fini par s'y résoudre. La Cour suprême de Floride a rejeté samedi soir leur ultime recours contre l'arrêt du Tribunal du district de Pinellas, où la jeune femme de 41 ans est hospitalisée: le juge George Greer avait admis le 18 mars la requête de Michael Schiavo, qui demandait l'interruption de l'alimentation artificielle de sa femme, en «état végétatif persistant» (ce sont les mots du juge) depuis une attaque cardiaque il y a quinze ans. Les Schindler affirmaient que leur fille leur avait parlé, au cours d'une visite à l'hôpital la semaine d'avant. A une question posée par l'avocat qui les accompagnait («Veux-tu vivre?»), Terri aurait répondu en deux syllabes, «Ahhh, waaa», ce que les parents avaient traduit par I want to live. Les juges, pas convaincus, continuent de croire ce que dit l'époux: sa femme, assure-t-il, ne voulait pas vivre dans cet état.

Les deux camps, qui depuis longtemps ne se parlent plus que par avocats interposés et n'étaient jamais ensemble dans la chambre de Terri Schiavo, ont accepté un armistice afin que la mourante reçoive le jour de Pâques les derniers sacrements et la communion – quelques gouttes de vin. Mary et Bob Schindler ont demandé à leurs partisans, qui manifestaient autour de la clinique de Pinellas depuis le 18 mars de se calmer et de s'en aller. La plupart d'entre eux – catholiques comme eux, ou évangéliques, ou handicapés – les ont écoutés.

La violence des propos de quelques exaltés commençait à faire peur à la police locale, qui avait placé des tireurs d'élite sur le toit de l'établissement. Des pancartes brandies devant les caméras parlaient d'«Holocauste», dénonçaient les «meurtriers», le juge «qui se prend pour Dieu». Certains rêvaient d'une milice qui viendrait prendre d'assaut l'hôpital. D'autres traitaient Jeb Bush de Ponce Pilate. Le gouverneur et frère du président, qui avait tenté en vain d'obtenir en justice la garde de Terri Schiavo pour la faire alimenter à nouveau, venait d'expliquer qu'il n'avait plus de moyens d'action, à moins de violer les décisions des juges.

Cet apaisement local, en attendant le décès de la grabataire, ne met pourtant pas fin au psychodrame national et au débat politique déclenché par l'affaire de Pinellas. Le Sénat va tenir dès la semaine prochaine des auditions autour d'un projet de loi qui tenterait de répondre à cette question impossible: qui décide de la vie ou de la mort d'un patient inconscient quand la famille se déchire? La Chambre a déjà adopté son propre texte. Les députés agissent autant sous la pression des associations de handicapés que des chrétiens conservateurs. Not Dead Yet (pas encore morts), le groupe le plus actif, qui manifestait aussi à Pinellas, n'a pas l'exaltation des born again: il demande des protections légales pour les malades, parce qu'il redoute une interprétation élastique, par exemple, de la notion d'«état végétatif persistant».

Ce projet de loi n'est pas le texte ad hoc que le Congrès a voté et que George Bush a signé en catastrophe après la décision du juge Greer d'interrompre l'alimentation de Terri Schiavo. La «Terri Law» était une pure astuce imaginée par les républicains conservateurs pour annuler la décision du juge. Elle ouvrait la possibilité d'une intervention d'une Cour fédérale qui, pensaient ses auteurs, serait favorable au couple Schindler. C'est le contraire qui s'est produit, et la manipulation s'est retournée contre ses inventeurs. Tom DeLay, le chef plutôt inquiétant de la majorité républicaine à la Chambre des représentants, était le plus enflammé pour «sauver Terri». Le Los Angeles Times a révélé depuis que le Texan, il y a seize ans, avait accepté que son père, Charles DeLay, réduise à l'état de Terri Schiavo après un accident, ne soit plus soigné et s'éteigne.

Le drame de Floride provoque un autre choc en retour. Cinq mois après les élections que les républicains étaient sûrs d'avoir remportées sur «les valeurs», un hiatus apparaît entre le pouvoir et l'opinion. Toutes les études conduites depuis le 18 mars montrent que la majorité des Américains approuvent la décision de ne plus alimenter Terri Schiavo; et c'est vrai aussi chez les chrétiens conservateurs, dit le sondage publié lundi par le magazine Time.

Les discussions qui vont s'ouvrir au Sénat ne baigneront pas dans l'excitation qui s'est développé en Floride. L'Amérique découvre qu'elle a, face à la mort, des problèmes nouveaux. Une enquête du Boston Globe dans les milieux médicaux montre que l'attitude des familles a changé. Auparavant, la décision de laisser mourir un grabataire inconscient ne rencontrait que peu de résistance. Les progrès de la médecine, et l'énorme publicité qui leur est donnée, ont eu des effets massifs sur les familles: la majorité d'entre elles demande que les soins soient poursuivis. Les hôpitaux n'osent pas résister à cet espoir entretenu, par peur de procès. Or ce renversement se produit au moment où la génération des baby boomers approche de la vieillesse, et par conséquent des maladies qui accompagnent le grand âge…