Paul Wolfowitz, actuel secrétaire d'Etat adjoint à la Défense et l'un des principaux artisans de la guerre américaine en Irak, sera vraisemblablement le prochain président de la Banque mondiale (BM). Il remplacera en juin James Wolfensohn, qui quitte ses fonctions au terme de deux mandats. Il dirigera alors une institution qui emploie 10 000 personnes, principalement à Washington. «Paul est un homme bien qui a du cœur», a déclaré le président américain, George Bush, lors d'une conférence de presse mercredi. La France s'est montrée plutôt réservée.

Deux visites en Afrique

Cette nomination est une surprise de taille: après que le nom de Wolfowitz eut été évoqué pour diriger la Banque mondiale, c'était au tout début de mars, le Pentagone avait très vite démenti l'information, précisant que «le sous-secrétaire allait rester à son poste, extrêmement important, et pour lequel il avait beaucoup de goût». La Maison-Blanche avait pris le relais et, comme si elle voulait tuer la rumeur, avait fait circuler le nom de Carly Fiorina qui venait d'être éjectée de la direction de Hewlett-Packard. Depuis, d'autres noms ont également été mentionnés, donnant l'impression que Paul Wolfowitz avait été définitivement écarté.

Il faut aussi dire qu'au début mars les premières réactions à l'éventuelle nomination de Wolfowitz à la BM avaient été plutôt vives. Chef de file du courant néo-conservateur aux Etats-Unis et stratège de la politique américaine au Moyen-Orient, il n'a aucune expérience dans les problèmes de développement. L'homme a certes été ambassadeur en Indonésie de 1986 à 1989, mais sa principale préoccupation en tout temps a clairement été la sécurité des Etats-Unis. Il s'est rendu deux fois en Afrique l'an dernier, d'abord au Nigeria où il a exhorté les chefs d'Etat et les militaires africains à assumer leur responsabilité dans la lutte mondiale contre le terrorisme. «Les Etats-Unis s'attendent à travailler avec les pays africains sur ce front. Vous devriez prendre les mesures nécessaires et préparer vos armées dans ce but», avait-il déclaré. Il s'est rendu ensuite en Afrique du Sud, où il s'est fait remarquer en affirmant que les motifs de guerre en Irak étaient simplement le pétrole. Cette déclaration avait fait beaucoup de bruit, notamment en Grande-Bretagne alliée des Etats-Unis dans la campagne militaire contre l'Irak. Le premier ministre Tony Blair avait alors demandé des explications…

En nommant Paul Wolfowitz, l'administration américaine prend savamment le contrôle de l'ensemble des institutions de Bretton Woods. L'actuel directeur du Fonds monétaire international (FMI), Rodrigo Rato, avait été nommé à son poste l'an dernier sur l'insistance des Etats-Unis alors même que les gouvernements français et espagnol étaient réservés sur sa nomination. L'homme était auparavant ministre des Finances dans le gouvernement espagnol conservateur de José Maria Aznar, allié indéfectible des Etats-Unis dans la guerre en Irak.

En annonçant la candidature de Paul Wolfowitz, le président Bush a pris soin de préciser qu'il avait téléphoné aux dirigeants européens, notamment au premier ministre italien, Silvio Berlusconi. En principe, dans le cadre du partage de postes à la tête des institutions de Bretton Woods – la direction du FMI va à un Européen et celle de la Banque mondiale à un Américain –, la proposition de Washington ne devrait pas poser de problème. Or, dans une première réaction, le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, s'est montré plutôt réservé. «C'est une proposition. Nous allons l'examiner au regard de sa personnalité», a-t-il déclaré à l'AFP. Cette petite phrase laisse présager une éventuelle objection européenne. En effet, Bruxelles n'a pas oublié que Washington avait refusé la candidature de l'Allemand Koch-Weser il y a cinq ans. La déclaration de Michel Barnier tranche avec des observations selon lesquelles le président Bush avait obtenu l'aval des Européens lors de son récent déplacement à Bruxelles.

Avant, un certain McNamara

Quoi qu'il en soit, le sort de Paul Wolfowitz sera définitivement fixé le mois prochain lors de l'assemblée générale de printemps du FMI et de la BM. S'il est effectivement élu, ce ne serait pas la première fois qu'un militaire est nommé à la tête de la Banque mondiale. Robert McNamara, le secrétaire à la Défense lors de la guerre du Vietnam, a dirigé l'institution de 1968 à 1991. Et il n'a pas été le pire, selon certains observateurs.

Un sujet controversé est déjà inscrit à l'ordre du jour de 24 directeurs exécutifs le mois prochain: la vente d'une partie de la réserve d'or du FMI pour rembourser la dette des pays pauvres. Cette proposition faite par le chancelier de l'Echiquier britannique, Gordon Brown, divise Européens et Américains.