George Bush se prend-il pour le pasteur de la nation? La méchante question était posée l'autre jour par Barry Lynn, un gardien vigilant de la séparation de l'église et de l'Etat. N'est-elle pas légitime? La scène filmée lundi à la Maison-Blanche du président entouré d'une cohorte de prêtres, de pasteurs, de rabbins et d'imams ressemblait à une Sainte Cène… Malgré la Constitution, on dirait que Dieu est installé dans l'Etat. Et dans l'Amérique républicaine, ce qui en Europe provoquerait un soulèvement est accepté sans trop de vagues.

Le président, qui se vante de lire chaque jour la Bible, a entrepris lundi et mardi de tenir un engagement central de sa campagne électorale, qui est aussi une recette texane: confier une partie du travail social aux groupes religieux privés, qui pourront ainsi avoir accès aux milliards que les pouvoirs publics, à tous les niveaux, consacrent à l'assistance, pour les pauvres, les sans-logis, les toxicomanes, les prisonniers, etc. Les premières décisions annoncées visent à multiplier et amplifier les possibilités de déductions fiscales en faveur de la charité privée, individuelle ou collective. George Bush a en outre usé de son pouvoir présidentiel pour nommer deux hauts fonctionnaires chargés de superviser l'intégration des groupes religieux dans le travail social financé par l'Etat; l'un d'eux, Stephen Goldsmith, s'était signalé à Indianapolis, dont il fut maire, en privatisant à tour de bras les services municipaux.

Annonçant ses décisions, le président a expliqué que pour répondre aux besoins sociaux son administration «se tournera d'abord vers les programmes religieux et les groupes communautaires, qui ont démontré leur capacité à sauver et à changer les vies». C'est la traduction de ce qu'il avait baptisé «compassionate conservatism» dès le début de sa campagne électorale. Cette nouvelle orientation ne soulève pas d'indignation dans un pays imbibé de religion. Même le chef de la minorité démocrate à la Chambre des Représentants, Richard Gephardt, s'est déjà dit intéressé. Mais il y a sans doute un peu d'arrière-pensée dans cette bienveillance: Bush, qui n'a obtenu que 9% du vote noir, traditionnellement démocrate, pourrait gagner du terrain en tendant la main aux nombreuses églises afro-américaines. Le débat, malgré tout, va être nourri.

Car cette porte ouverte aux groupes religieux pose des problèmes constitutionnels qui touchent à la nature même de l'Etat et à sa protection. La Constitution affirme la séparation de l'église et de l'Etat, et la Cour suprême en a constamment réaffirmé le principe. En 1947, elle a explicitement interdit l'usage de l'argent public pour l'enseignement religieux et elle exclu toute discrimination fondée sur le religion. George Bush et les républicains répètent que l'ordre constitutionnel sera respecté, que le prosélytisme sera banni du travail social, qu'aucune préférence ne sera accordée à une église plutôt qu'à une autre, qu'aucune inéquité ne sera tolérée, selon la croyance, dans la distribution des services sociaux par les groupes religieux.

Ces pieuses déclarations ne convainquent pas. Il y aura toujours une zone grise dans le travail charitable, et des églises font déjà savoir qu'elles refusent de mettre leur mouchoir religieux dans leur poche en pratiquant leur travail social. C'est ce qu'a aussitôt dit Pat Buchanan, porte-parole de la droite religieuse ultra conservatrice, ajoutant qu'il n'accepterait pas davantage que l'Etat, sous couvert de contrôler l'usage fait de l'argent public, mette son nez plus avant dans les affaires des églises. Du côté des laïques, on s'inquiète déjà de savoir si l'Eglise de scientologie ou Nation of Islam, mouvement musulman noir et extrémiste, auront accès aux fonds publics.

La zone grise où se rencontrent argent public et groupes religieux existe déjà. La loi sur la sécurité sociale (Welfare) de 1996 entrouvrait déjà la porte aux églises dans la distribution d'une partie de l'assistance. Et les abus, déjà, ne sont pas rares. Au Texas par exemple, un programme religieux de remise au travail, financé par l'Etat, imposait l'étude des Ecritures aux chômeurs, qui étaient incités à «trouver un emploi par une relation avec Jésus-Christ». Dans le même Texas, un programme basé sur un travail religieux intense et permanent a été développé dans la prison Carol S.Vance, près de Houston, par un ancien condamné du Watergate, Charles Colson, qui a lui-même «rencontré Dieu» en détention. Le programme est volontaire, mais il est financé lui aussi par l'Etat. Et il est loué par George Bush.