La caisse fédérale est vide, le capital politique a été englouti par Katrina, la maison républicaine a besoin de calme en année électorale. Pour George Bush et ses scribes, l'équation était difficile. Restait le spectacle, mardi soir sous la voûte du Capitole, pour le cinquième discours sur l'état de l'Union du président texan. Mais il a failli être volé par Cindy Sheehan, la Peace Mother dont le fils a été tué en Irak: elle était à une tribune, dévoilant soudain un T-shirt provocant: «Encore combien?» (de morts). Elle a été embarquée. Sur une autre tribune, Laura Bush avait invité la femme et les parents d'un autre sergent tué. Deux discours sur la guerre.

Un peu plus loin, le prince Turki al-Faisal, ancien chef des services secrets saoudiens et nouvel ambassadeur à Washington, est resté de marbre quand Bush a dit que l'Amérique, droguée au pétrole, devait entrer en désintoxication. Tout le monde a applaudi. Pas le prince.

Iran, Hamas...

C'était le grand théâtre du monde. Tous les éléments symboliques étaient rassemblés là. Et l'écho a renvoyé très vite la réponse cinglante de Téhéran: Mahmoud Ahmadinejad, le président qui a du brut cher plein ses cuves, l'invective aux lèvres et des atouts dans l'Irak tourmenté, ne cédera pas aux pressions qui veulent le faire renoncer au nucléaire dont il pourrait tirer des bombes (lire ci-contre). Le Hamas, qui a toujours reçu des pétrodollars, n'est pas beaucoup plus conciliant sur Israël, même s'il fait des ouvertures ambiguës (lire en page 17).

L'or noir, c'est le fil rouge. L'Amérique, pour des raisons stratégiques et écologiques, s'éveille à l'évidence qu'elle doit s'en déprendre. George Bush entend cette rumeur qui monte de plusieurs côtés. Il a donc fixé au pays un objectif: d'ici à 2025, les Etats-Unis vont diminuer de 75% leurs importations de pétrole des «pays instables» du Proche-Orient.

Ambitieux? Le problème, c'est que l'ancien pétrolier texan a dit dans chacun de ses discours sous le Capitole depuis 2001 que le pays devait sortir de cette dépendance énergétique. Et bien avant lui, en 1971, Richard Nixon avait promis de rendre le pays autosuffisant en 1980. Jimmy Carter, lui, avait juré que les Etats-Unis ne consommeraient jamais plus de brut qu'en 1977. L'autre problème, c'est que l'explication de George Bush est irréaliste. L'Amérique importe moins de pétrole du Proche-Orient que naguère; elle s'approvisionne massivement au Canada et au Mexique. La dangereuse monoculture de l'ensemble arabo-musulman est entretenue, avec des prix qui giclent, par la demande globale (Chine, Inde, Japon). Elle devrait passer, d'aujourd'hui à 2025, de 80 à 119 millions de barils par jour.

Depuis 2001, la réponse de la Maison-Blanche à cette dépendance a consisté à stimuler la production intérieure, dans le golfe du Mexique, en Alaska.

Mardi, le président n'a même plus osé mentionner les projets de forage dans l'Arctic National Wildlife Refuge, tant le sujet est sensible. Il sait lui-même désormais que la sortie est vers les sources d'énergies renouvelables ou différentes. Il a annoncé une augmentation de 22% des crédits pour le développement de l'éthanol de cellulose (tous les déchets végétaux), l'hydrogène, le charbon «propre», le solaire. Cela fait pas mal de dizaines de millions de dollars. Mais ce n'est pas le plan massif qu'attendent les partisans d'une révolution énergétique à la brésilienne, qui a rendu le géant du sud autonome. Pour cela, il faudrait de nouvelles taxes, et freiner la prolifération des 4x4. Aucun des deux partis ne le propose: pas suicidaires...

Dans la logique de ces recherches, George Bush voit bien que le salut des Etats-Unis est dans la maîtrise de ces technologies nouvelles, avant que d'autres ne prennent les devants. C'est à ce prix que le pays, comme il le promet, maintiendra son leadership mondial. Il propose aussi des crédits considérables pour corriger la déficience américaine dans la formation de mathématiciens, d'ingénieurs, de scientifiques. Et il a plaidé, avec une certaine passion, contre les tentations protectionnistes et isolationnistes qui travaillent le Parti démocrate, mais aussi son propre camp. Et pour la première fois, George Bush a parlé de déclin si le pays s'engageait dans cette voie.