Oussama ben Laden, tueur, est aussi un bon communicateur. Mais le pouvoir du clandestin saoudien est limité. Il ne peut pas maîtriser la masse énorme d'informations – spontanées ou manipulées – qui circulent aux Etats-Unis à la veille de l'élection présidentielle. Son message de vendredi soir a secoué la campagne pendant quelques heures, puis il a été malaxé par les deux machines partisanes qui visent la Maison-Blanche. Dimanche après-midi, les derniers sondages qui venaient des Etats charnières confirmaient un finish au couteau, mais montraient aussi une légère poussée de George Bush. Impossible de dire quelle est la part du chef d'Al-Qaida – qui n'en cherchait sans doute aucune – dans ce minuscule et hypothétique mouvement.

C'était quand même, in extremis, la «surprise d'octobre». Le parti au pouvoir allait «sortir» Ben Laden à la veille du 2 novembre pour faire basculer l'élection au profit du républicain menacé, disait la rumeur des talk-shows. L'homme au turban, en cape dorée, est sorti tout seul, pour dire aux Américains de ne plus «menacer la sécurité des musulmans», sans quoi il y aurait «d'autres Manhattan» – d'autres 11 septembre. Il a mis Kerry et Bush presque dans le même sac, réservant quand même à l'homme qui le veut toujours «mort ou vif» une ironie grinçante inspirée directement de Michael Moore.

Mais à peine le Saoudien s'était-il tu que son apparition n'avait plus qu'un sens, et deux interprétations: Al-Qaida et son chef sont encore là, capables d'intervenir sur tous les écrans américains. Pour George Bush, cela veut dire que la menace sur laquelle il a fondé toute sa campagne est bien réelle, et que le combat doit continuer avec une détermination inentamée. Pour John Kerry, Ben Laden sortant de sa boîte est la preuve que l'administration a échoué à mettre hors d'état de nuire l'organisation terroriste, et que Bush, en déclenchant la guerre d'Irak, est devenu son meilleur recruteur.

Le président avait été informé à l'avance du contenu de la bande reçue par Al-Jazira. Il a réagi sur un tarmac du Wisconsin, devant son avion en campagne, en quelques mots. En substance: je vous l'avais bien dit; nous ne fléchirons jamais.

John Kerry a livré son premier commentaire à une télévision du même Etat, qu'il tente de conserver dans le camp démocrate. Il a répété ce qu'il dit souvent: quand Ben Laden était cerné dans les grottes de Tora Bora, ce fut une faute d'«outsourcer» sa capture à des chefs de guerre afghans parce que le Pentagone préparait l'invasion de l'Irak. Les conseillers du candidat ont pressenti une faute. Peu après, Kerry a fait une autre déclaration, aussi courte que celle de Bush, et presque avec les mêmes mots. Mais la machine des républicains s'était déjà emparée de l'interview, accusant le démocrate de chercher à tirer parti de l'apparition provocante du chef d'Al-Qaida. Deux commentaires de presse favorables au président ont été envoyés par e-mail à plusieurs millions d'adresses du fichier Bush-Cheney.

Le message d'Oussama ben Laden avait une autre utilité pour les républicains. Il a partiellement noyé les mauvaises nouvelles qui s'accumulaient depuis le début de la semaine. La révélation, par l'Agence internationale de l'énergie atomique, que des dizaines de tonnes d'un explosif très puissant avaient disparu d'un site militaire au sud de Bagdad, a passé soudain au second plan. Il n'était plus guère question non plus de l'ouverture par le FBI d'une enquête à propos de l'attribution sans appel d'offres d'un nouveau contrat du Corps des ingénieurs de l'armée à KBR-Halliburton, l'ancienne compagnie de Dick Cheney.

Le chef d'Al-Qaida avait à peine disparu des écrans que la très militante Fox News, de Rupert Murdoch, avançait avec frénésie – et de «sources sûres» dans le renseignement – que les mots et les gestes de Ben Laden contenaient peut-être un message secret destiné à un groupe prêt à passer à l'action. Une réunion de sécurité s'est tenue autour de George Bush. Le niveau d'alarme n'a pas été modifié. Mais une mise en garde a été adressée aux autorités locales dans tout le pays.

Et le président a repris son avion, multipliant les interviews dans la cabine même, en particulier aux TV de l'Ohio, Etat que les républicains redoutent de perdre. Air Force One a même tourné un peu au-dessus du New Hampshire, avant l'atterrissage, pour permettre aux entretiens de se terminer. Jusqu'au bout, George Bush parlera de sa détermination à combattre le terrorisme. Sur ce sujet, les Américains continuent de lui faire confiance à 56%, contre 37% à John Kerry. Il espère amener à lui une frange d'électeurs encore indécis. D'habitude, les hésitants se tournent in extremis vers le challenger d'un président en place. Mais l'Amérique ne vit pas des moments ordinaires.