«Central.» C'est Tony Blair, forcément, qui a lâché le mot, vendredi après-midi dans le jardin des roses de la Maison-Blanche. C'est un mot code, et George Bush, à côté du Britannique, le savait bien. Il signifie que les vainqueurs de Saddam Hussein acceptent désormais, dans une situation très difficile, que l'ONU supervise à Bagdad la transition politique qui doit intervenir le 30 juin, d'un régime d'occupation à un gouvernement provisoire. Lakhdar Brahimi, l'envoyé de Kofi Annan, vient de sortir d'Irak avec un plan provisoire, qui est maintenant soumis à consultations, avant d'être adopté en mai. Le mois prochain aussi, en principe, le Conseil de sécurité adoptera une nouvelle résolution, pour donner une base légale à cette nouvelle mission des Nations unies: centrale.

Précédente mission assassinée

Aux yeux des Américains, le rôle de l'ONU dans l'Irak de l'après-guerre ne pouvait être que vital, et ils l'ont constamment répété depuis un an. Dans leur bouche, vital voulait dire que l'organisation devait apporter ses compétences et ses moyens humanitaires, essentiels à la vie des Irakiens. Point. Kofi Annan avait fini par accepter cette fonction d'assistance, aux côtés de l'occupant, et il avait envoyé à Bagdad le fidèle Sergio Vieira de Mello à la tête d'une forte délégation. Cet engagement, qui a provoqué un débat dramatique dans l'appareil des Nations unies, s'est terminé par une tragédie.

Durement secoué, le secrétaire général a dès lors montré une extrême circonspection. Pas question de reprendre la mission assassinée. Il ne retournerait à Bagdad qu'avec un mandat clair et utile. Il ne pouvait être que politique. En janvier, le régent Paul Bremer est venu lui-même à New York pour prier l'ONU de se mêler de la transition politique, un casse-tête qu'il ne savait plus comment résoudre.

Lakhdar Brahimi, à peine rentré de sa mission en Afghanistan où il avait contribué à l'accouchement d'un fragile ordre constitutionnel, a refait sa valise pour Bagdad. Dans un premier temps, il s'est chargé de convaincre l'ayatollah Ali Sistani que l'organisation d'élections en Irak était impossible dans un bref délai. Au cours de son deuxième voyage, qui vient de s'achever, le diplomate algérien a conduit d'intenses discussions dans tous les milieux, toutes les communautés, tous les partis. Son plan de transfert est né de là.

L'envoyé de Kofi Annan propose d'enterrer l'idée, à laquelle les Américains s'accrochaient, de transformer l'actuel Conseil de gouvernement (25 membres), un peu élargi, en gouvernement provisoire dès le 1er juillet. Cela aurait été livrer le pouvoir à des hommes qui sont parmi les plus illégitimes aux yeux des Irakiens, parce qu'ils sont arrivés, pour la moitié d'entre eux, dans les fourgons de l'envahisseur. Et en particulier à Ahmad Chalabi, le banquier gris protégé du Pentagone, ardant avocat de la guerre, le moins légitime de tous. Lakhdar Brahimi n'a pas de sympathie pour l'ancien émigré, et à l'ONU on redoute la résistance que le Conseil de gouvernement opposera à sa propre dissolution.

Le gouvernement provisoire comprendra sans doute des membres de l'actuel conseil, mais d'autres têtes politiques aussi. Tous seront appointés par les Nations unies, après consultations avec l'autorité d'occupation et parmi les Irakiens. Le gouvernement aura à sa tête un premier ministre, et au-dessus de lui un président et deux vice-présidents, le premier étant chiite sans doute, les autres sunnite et kurde. Lakhdar Brahimi propose en outre de réunir une sorte de grand conseil représentatif de la société irakienne, un peu sur le modèle de la Loya Jirga qui avait inauguré la transition politique en Afghanistan. Enfin, des élections générales devraient avoir lieu en janvier prochain, à condition que leur préparation puisse commencer le mois prochain. L'Irak entrerait alors dans un ordre démocratique, et se doterait d'une constitution permanente remplaçant l'actuelle loi fondamentale provisoire.

C'est ce plan dont George Bush et Tony Blair ont accepté le principe vendredi à la Maison-Blanche. On mesure d'autant mieux la fragilité de cette construction qu'elle est née, ces dernières semaines, dans les pires conditions sur le terrain. Brahimi a d'ailleurs averti, à Bagdad, que la persistance de l'insécurité compromettrait le processus, et empêcherait la tenue d'élections. Mais l'Algérien – qui n'est pourtant pas d'un naturel optimiste – voit aussi dans le désordre, créé par la guérilla et la réplique américaine, et donc dans le besoin d'ordre, une chance pour que son initiative soit suivie d'effets.