Quinze jours après la victoire de George Bush, les têtes tombent à la CIA. L'administration républicaine renforcée veut mettre fin à ce qu'elle tient pour une mutinerie chez les espions. John McLaughlin, qui avait succédé pour quelques mois à George Tenet après la destitution de l'ancien directeur du renseignement, a donné sa démission. Le départ de Stephen Kappes, chef du Service clandestin, le cœur même de la CIA, sera sans doute confirmé ce lundi. Michael Scheurer est aussi parti, et il ne pouvait pas faire autrement. Patron pendant trois ans de la cellule chargée d'éliminer Oussama ben Laden, Scheurer avait écrit anonymement un livre explosif, publié en pleine campagne électorale: «Imperial Hubris». Son propos était contenu dans le sous-titre: «Comment l'Occident a perdu la guerre contre le terrorisme».

Les tempêtes qui secouent les services secrets américains sont par définition obscures. Cet automne, pourtant, la crise entre la Maison-Blanche et la direction du renseignement a atteint un niveau tel que les raisons et les enjeux de cet affrontement ne sont plus très mystérieux. Les cadres de l'espionnage ont davantage de sympathie pour les diplomates de Colin Powell que pour les stratèges et les généraux de Donald Rumsfeld. Ils ne veulent pas porter le chapeau du 11 septembre ni – seuls – celui du fiasco sur les armes non conventionnelles de l'Irak. Quand la décision de renverser Saddam Hussein avait été prise, beaucoup d'officiers de la CIA ont pensé que ce serait une aventure extraordinairement dangereuse. Pendant les derniers mois de la campagne présidentielle, ils ont glissé à quelques grands journaux des mémos anciens, pour démontrer qu'ils avaient prévu ce qui se passe maintenant en Irak. Les «mutins» ne cachaient guère qu'ils misaient sur l'élection de John Kerry.

Essayé, pas pu… Maintenant, le ressac est violent. David Brooks, un «columnist» (plutôt conservateur) du New York Times, écrit que cette insubordination est intolérable. «Si nous vivions dans un âge primitif, Langley [le centre de la CIA, près de Washington] devrait être rasé, couvert de sel, et il y aurait des têtes au bout des piques.» Il conseille à George Bush de mater sans ménagements la révolte des espions.

Couper les têtes

Comme l'âge n'est apparemment plus primitif, George Bush conservera Langley. Mais il a nommé à la direction du renseignement un ancien officier de la CIA, Porter Goss, qui s'était recyclé à la Chambre des représentants tout en développant avec d'anciens camarades de l'ombre une étonnante action communautaire en Floride. Goss, au Congrès, était le président – républicain – de la puissante Commission du renseignement. Il s'était entouré de conseillers, anciens comme lui de l'Agence. La Commission a publié en juin un rapport accablant contre la CIA, que Porter Goss a développé encore devant le Sénat lors de son audition de confirmation de nouveau patron de l'espionnage. Le renseignement, disait-il, s'est bureaucratisé à l'excès; l'Agence a perdu sa «créativité» et le goût du risque; elle fait trop confiance à sa collaboration avec des services amis. Avant la guerre contre l'Irak, le Pentagone et Dick Cheney faisaient exactement le même procès à la CIA quand les espions émettaient des doutes sur les armes de Saddam.

Porter Goss est arrivé à Langley avec ses conseillers du Congrès, en particulier Patrick Murray, dont il a fait son bras droit en le chargeant de couper des têtes. Après une réunion orageuse la semaine dernière – révèle le Washington Post – Murray a exigé de Stephen Kappes qu'il vide son adjoint. Le chef du Service clandestin a refusé, et il a donné sa démission, débarrassé son bureau. Kappes est l'homme qui a amené Kadhafi à renoncer à ses programmes d'armes non conventionnelles. Plusieurs anciens cadres supérieurs ont cherché à intervenir auprès de Goss pour le mettre en garde contre les conséquences de sa brutalité. Il ne les a pas reçus. Le grand nettoyage a commencé.

Le renseignement américain sera de toute manière réformé. La Commission indépendante du 11 septembre l'a exigé. Le Congrès a sur ses bureaux un projet de loi. La résistance des hommes de Langley est peut-être sans espoir, et leur monde est en train de basculer. Le travail des espions sur le terrain sera toujours indispensable. Mais le Pentagone – l'ennemi! – poursuit ses recherches sur l'utilisation massive de l'information comme arme nouvelle. Il prévoit de dépenser en vingt ans des centaines de milliers de dollars pour développer le Global Information Grid: un Internet purement militaire, qui devrait permettre à n'importe quel officier américain sur le terrain d'avoir à tout moment une information totale et précise sur les conditions régnant dans n'importe quel point du globe.