Le Texas a fait fête jeudi à son dernier président avant un bout de temps. Douze années de règne depuis 1988, ça suffira sans doute à l'Union dans quatre ans. Alors, tous les Texans élus, et quelques autres, sont montés à Washington. Mercredi soir, à la veille de l'investiture, ils étaient 12 000 dans un grand hôtel de la capitale pour le Black Tie and Boots Ball, dansant aux rythmes de Lyle Lovett. Et quand George Bush a lancé devant le Capitole, à midi comme le veut la Constitution, son hymne à la liberté conquérante, il ne restait au Texas que les citoyens-travailleurs: le fleuve automobile, sur l'Interstate 35, qui fend Austin, était compact comme avant.

Les discours du 20 janvier ne sont pas des programmes. Cet exercice-là – l'état de l'Union – est réservé au Congrès lui-même, pas à ses marches, et il est pour février. Les paroles d'après la prestation de serment sont philosophiques. Avec si possible une formule qui demeure («Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays», John Kennedy, 1961), même si elle est un peu creuse. George Bush II, philosophe? Qui ne l'est pas, après tout? Ses speachwriters le sont de toute manière pour lui – et le pouvoir l'a changé.

Une phrase résume son propos de jeudi pour le monde: «La survie de la liberté dans notre pays dépend de plus en plus du succès de la liberté dans d'autres pays.» Il a ajouté, dans un entretien antérieur, que le débat de politique étrangère «est la question philosophique de notre temps». Il y avait une autre phrase pour l'intérieur: le républicain réélu veut «faire de chaque citoyen un agent de sa propre destinée» – et chacun devait comprendre que le filet social fédéral sera encore moins généreux.

La tradition de l'investiture veut aussi que le serment soit reçu par le président de la Cour suprême. William Rehnquist, le juge octogénaire, très malade, voulait la maintenir. Son apparition en haut de l'escalier, appuyé sur une canne, coiffé d'une petite casquette noire pour protéger sa tête chauve du froid glacial et d'un vague soleil, était un événement attendu. Toute la classe politique américaine, réunie sur un double gradin, avait les yeux fixés sur lui, avant que George Bush ne parle.

La liberté, donc, doit gagner le monde. Qui ne serait pas d'accord? Thomas Jefferson, l'auteur de la Déclaration d'indépendance, en avait déjà fait son credo. Mais le monde a changé. Le président fait l'addition des millions d'humains qui ont été gagnés – plus ou moins – à la démocratie depuis l'affaissement du communisme. Après, dit-il, il y a eu quelques années sabbatiques, et il entend: de relâchement. Ensuite, le 11 septembre. On connaît la suite. Mais George Bush n'a pas quitté le registre des principes, ce qui lui épargnait d'avoir à parler de l'Irak, auquel tout le monde pensait, sinon pour rendre hommage à ceux des Américains qui y meurent.

La ligne générale est donc toujours la même. Les nuances n'étaient apportées qu'en passant. Aux alliés – en fait aux Européens à qui il va rendre visite dans un mois, il dit que les Etats-Unis ont besoin de leur amitié, de leurs conseils et de leur aide, pour sa grande entreprise. Il admet aussi que l'influence américaine «n'est pas sans limites», mais elle est «considérable», et elle doit être exercée pour libérer, imposer l'état de droit, protéger les minorités. Pas par les armes, d'abord, mais par les armes, s'il le faut. Il ne veut pas imposer à d'autres «notre forme de gouvernement» s'ils n'en veulent pas, mais il les aidera s'ils le veulent. Et dans ce cas, cela crée à l'Amérique des «obligations» auxquelles il serait «malhonnête» de renoncer. C'est bien sûr tout ce qu'il pouvait dire sur l'Irak, avant les périlleuses élections du 30 janvier.

Sur le monde, les Américains savaient à quoi s'attendre. Sur les projets intérieurs, ils sont habités par un grand doute. La «société de propriétaires», dont le président veut établir les bases au cours de son deuxième mandat, passera par des réformes inconfortables. Ces projets (sécurité sociale, immigration, etc.), avec la guerre, expliquent le faible taux d'approbation que George Bush recueille, si peu de temps après sa victoire, et dans un mois qui fait d'habitude partie de la lune de miel post-électorale. Lui-même sait que sa détermination à imposer ces changements se heurte déjà à l'hostilité des démocrates, et d'une partie de ses partisans.

Le président n'a fait jeudi qu'une brève allusion à la nécessité de rechercher l'unité: il est résigné à devoir mener bataille sur tous les sujets. Et les conservateurs, dans le parti, le poussent à agir le plus tôt possible, pour profiter de la double majorité dont il dispose au Congrès. Dans le camp démocrate, Tom Daschle, ancien patron du Congrès battu en novembre, demande à ses camarades de ne pas sous-estimer le Texan.