Le matraquage «de routine», comme dit George W. Bush, auquel se sont livrés vendredi les bombardiers américains et britanniques dans la banlieue de Bagdad, divise le monde en deux camps. D'un côté, ceux qui bombardent. En face, tous les autres. L'hostilité aux raids éclate d'abord dans le monde arabe, de Bagdad à Gaza, avec d'autant plus de fièvre que deux civils ont été tués par les missiles. Mais la condamnation et la réserve s'expriment aussi par la bouche d'Hosni Moubarak, l'ami égyptien, à Moscou où les «militaristes américains» sont dénoncés comme au bon vieux temps, à Pékin, à Ankara d'où décollent les avions, à Paris avec insistance.

Cette désapprobation presque universelle a de la peine à atteindre les oreilles américaines, et le reste du monde – sauf en Grande-Bretagne – mesure sans doute mal cette totale différence de perception. Il y a aux Etats-Unis, pour l'essentiel, une unanimité en ce qui concerne l'attitude à avoir à l'égard de l'Irak et de son régime militaire dictatorial. Les raids sont donc approuvés par toutes les bouches qui se font entendre, avec une seule nuance: une telle réplique ponctuelle au réarmement de la défense antiaérienne irakienne ne remplace pas la définition d'une nouvelle stratégie cohérente. Mais les Américains n'attendent pas de cette politique à dessiner qu'elle conduise enfin à un compromis avec l'Irak. L'objectif demeurera le même: redéfinir et appliquer réellement l'embargo dont le but affiché est d'empêcher le réarmement de l'Irak en moyens de destruction massive. Pour l'heure, dit George Bush, l'appareil des sanctions ressemble trop à un «fromage suisse»…

Saddam Hussein, même confiné dans son réduit, demeure aux Etats-Unis l'épouvantail qu'il est depuis l'invasion du Koweït en 1990. Et le nouveau président a des raisons familiales de se conformer à ce métronome politique. Le New York Times dressait dimanche la longue liste des dossiers dans lesquels le nom des Bush a été terni après la défaite électorale de George Sr en 1992. La plus grande humiliation de «Poppy», bien sûr, vient du bourbier irakien, malgré la victoire militaire de l'opération «Tempête du désert». Dix ans après la guerre, rien ne semble avoir bougé dans cette région que les Etats-Unis estiment d'importance stratégique pour leurs intérêts. Saddam Hussein tient fermement le pouvoir malgré toutes les tentatives de déstabilisation, l'opposition irakienne – qui va encore recevoir 29 millions de dollars de Washington – est impuissante, le conflit israélo-palestinien est plus aigu que jamais, et les alliés arabes les plus fidèles prennent leurs distances sous la pression de leur opinion publique qui gronde en sous-sol.

Ce contexte familial explique en partie le raid de vendredi, décidé quelques jours avant le départ du général Colin Powell pour le Proche-Orient. Bush Jr, s'agissant d'un dossier si chaud, ne pouvait pas continuer à laisser dire que la politique extérieure serait surtout l'affaire de ses principaux adjoints, qui étaient aux commandes au moment de la guerre du Golfe (Dick Cheney, Powell, Condoleeza Rice). Il devait montrer que le commandant en chef commande…

Mais, après le raid de vendredi, la tournée que le nouveau secrétaire d'Etat entreprend, dans six pays en principe, s'annonce difficile. Ses interlocuteurs arabes lui recommanderont de rechercher un accommodement avec l'Irak. Colin Powell veut au contraire chercher à les convaincre, par la pression s'il le faut, que le régime de Bagdad reste le principal danger pour la stabilité de la région, et qu'il faut renforcer les mesures d'embargo contre lui plutôt que de les relâcher, quitte à explorer d'autres voies diplomatiques en parallèle. Les dirigeants arabes qu'il rencontrera seront tout autant préoccupés de la situation des Palestiniens soulevés contre l'armée israélienne, et du danger pour la région de cette autre poudrière.

La nouvelle administration répète depuis un mois que l'abcès palestinien est d'abord l'affaire des partenaires locaux. Colin Powell vérifiera sur place qu'il ne peut de toute façon pas s'en désintéresser: au Proche-Orient, toutes les pièces sont imbriquées les unes dans les autres.