George Bush et Tarek Aziz n'ont qu'un chiffre en commun: 43. L'Américain est le 43e président de l'Union. L'Irakien était le 43e – le huit de pique – sur l'étrange jeu de cartes des cinquante-cinq dirigeants baasistes les plus recherchés par les forces coalisées. Quand on l'a interrogé jeudi soir sur la reddition du vice-premier ministre de Saddam Hussein, qui venait d'être confirmée, Bush a simplement levé le pouce en souriant. Le shérif triomphe: douze des cinquante-cinq «most wanted» ont été arrêtés ou se sont livrés (dont deux demi-frères du dictateur), et trois autres ont probablement été tués. Et le président a presque dit peu après que Saddam Hussein lui-même était sans doute mort.

La dernière prise, annoncée peu après celle de Tarek Aziz, est sans doute la plus substantielle pour les Etats-Unis et pour la Maison-Blanche. Farouk Hijazi, ancien chef du service extérieur du Moukhabarat (le nom des services secrets dans les pays arabes), a été arrêté près de la frontière syrienne, dans des conditions encore mystérieuses. Il y a une semaine, les Américains accusaient Damas d'avoir accordé refuge à Hijazi, et annonçaient des représailles. Aujourd'hui, baissant un peu la voix, Washington dit que Bachir El-Assad, le président syrien, fait preuve d'une certaine coopération. La réapparition de l'ancien responsable de la police politique dans le nord-ouest de l'Irak pourra naturellement faire penser qu'il a été livré. Le Pentagone ne le dit pas.

Contre Farouk Hijazi, qui était récemment ambassadeur en Turquie, puis en Tunisie, les Etats-Unis avancent deux graves accusations. C'est sous sa direction que les services extérieurs irakiens auraient organisé, en 1993, un attentat déjoué contre le père de George Bush, à l'occasion d'une visite de l'ancien président au Koweït. Washington avance aussi que Hijazi, dans les mêmes fonctions, s'est rendu en décembre1998 à Kandahar, en Afghanistan, pour rencontrer Oussama Ben Laden. Mais la source de cette information est le Congrès national irakien (ex-opposition en exil), et James Woolsey, ancien directeur de la CIA et l'un des parrains américains du CNI. Woolsey, depuis septembre 2001, s'est acharné à établir une complicité entre le régime de Saddam Hussein et Al – Qaida. Il a d'abord prétendu que Mohammed Atta, le chef des commandos du 11 septembre, avait eu une rencontre à Prague avec le responsable de l'antenne locale des services de renseignement de Bagdad. Le gouvernement tchèque avait expulsé l'Irakien, pour un autre motif, mais il a fini par démentir la rencontre avec Atta.

Tarek Aziz, même s'il ne faisait plus partie du cœur du pouvoir irakien, en sait sans doute davantage que Farouk Hijazi sur le fonctionnement interne du régime. Il s'est livré jeudi soir après une négociation qui a dû être la plus difficile de sa vie. Cet infatigable diplomate demandait, par un intermédiaire, des garanties pour sa santé (sa sœur dit qu'il a eu récemment deux alertes cardiaques) et pour sa dignité. Mais l'humiliation doit être grande: Mikhail Yuhanna (Tarek Aziz est un pseudonyme qui veut dire «passé glorieux») avait promis qu'il mourrait en se battant, et le 19 mars, il avait dû démentir la rumeur de sa propre désertion à l'occasion d'une conférence de presse à Bagdad, où cet homme de 67 ans était venu armé d'un revolver.

Aziz, chrétien de la région de Mossoul, avait été l'un des premiers compagnons de Saddam Hussein, hors de la tribu Al-Takriti, dès le début de l'aventure baasiste. Il avait adhéré au parti à 21 ans, et un an après la saisie totale du pouvoir à Bagdad, en 1980, il était déjà vice-premier ministre. La même année, une grenade avait failli lui coûter la vie, et cette violence ancienne renvoie directement aux incertitudes actuelles de l'Irak. L'attentat était l'œuvre du groupe islamiste chiite Daawa, qui fut l'opposant le plus radical au régime, et promet aujourd'hui d'établir une théocratie dans le pays.

Que vont faire les Américains de leurs prisonniers? Les soldats (plus de 7000) sont libérés par paquets. Les cadres du régime, eux, sont promis à une justice qui n'existe pas. Le projet de l'administration est de les faire juger par des tribunaux irakiens, avec la participation de juges étrangers, par exemple des pays arabes voisins, et dans un encadrement américain. Le New York Times écrit vendredi que ce n'est pas sérieux: il demande la constitution d'un tribunal ad hoc dans le cadre des Nations unies, comme celui qui fonctionne en Sierra Leone pour punir les crimes de la guerre civile. Mais George Bush lit-il le New York Times?