L'histoire vraie de l'enlèvement des deux journalistes français en Irak commence à transparaître, une semaine après leur libération le 22 décembre. Beaucoup de précisions ont été données, vendredi dernier, par Georges Malbrunot dans un long récit publié par Le Figaro, et repris dans ses éditions de dimanche et de lundi par La Liberté de Fribourg, dont il est un collaborateur régulier. Première information de taille: le kidnapping des deux reporters n'était pas prémédité. Georges Malbrunot, correspondant de plusieurs radios, reconnaît avoir sans doute été repéré au matin du 20 août, lorsque, en route pour Najaf, il est sorti imprudemment du véhicule afin de dicter sur son téléphone satellite un article pour RTL. «Nous nous sommes arrêtés à 8 h 55 […]. Nous avons été interceptés environ quarante minutes après […]. J'avais beaucoup travaillé et je n'ai pas réfléchi», explique-t-il. La zone de leur interception est bien celle évoquée depuis le début: aux environs de Latifiyah, faubourg populeux sunnite situé à la sortie sud de Bagdad et connu pour abriter des groupes de preneurs d'otages.

La logistique de la terreur

Deuxième information: les kidnappeurs apparaissent très vite bien organisés. «Ce n'est pas une arrestation par des brigands, poursuit le journaliste dans son témoignage. Nous avons découvert après que l'armée islamique avait une espèce de compartimentation des tâches. Il y a ceux qui arrêtent les gens sur la route, ceux qui interrogent, ceux qui gardent et ceux qui jugent.» Le portrait des ravisseurs est aussi brossé avec précision: des sunnites, visiblement rompus au combat, souvent ex-collaborateurs de la dictature, passés avec armes et bagages dans le camp de l'islamisme pur et dur après la guerre. Avec, au milieu de ces groupes, des chefs jeunes – «une petite trentaine d'années» – épaulés de collaborateurs capables de s'exprimer en anglais, voire en français, et prêts au pire: «Du jour au lendemain, on leur aurait donné l'ordre de nous trancher la tête, ils nous auraient tranché la tête. […] Ils pouvaient tuer comme ils respirent», raconte l'ex-otage selon lequel «tout ça prouve l'islamisation de la résistance irakienne. Des gens comme ca, qui étaient des experts militaires sous Saddam, avec de vagues idées islamistes, ont été récupérés. On a compris qu'on était dans la planète Ben Laden parce qu'il y avait des références à «Cheikh Oussama». Le passage entre ces deux univers a priori opposés (la dictature laïque du Baas et l'insurrection islamiste) est confirmé au plus haut niveau. Georges Malbrunot révèle ainsi qu'un de leurs gardiens «était le secrétaire personnel de Saddam». Une information de taille livrée sans plus de précisions, sans doute à la requête des services de renseignement français, qui ont visiblement obtenu des deux journalistes la discrétion sur plusieurs aspects «sensibles» de leur détention.

L'Irak insurgé

Autre confirmation: le soutien de la population locale aux insurgés: «On sent qu'ils sont chez eux, poursuit le récit. Ils s'arrêtent parfois pour parler à des gens dehors.» Une nébuleuse souterraine que les forces américaines ont le plus grand mal à repérer. Le témoignage publié par Le Figaro et La Liberté ne mentionne d'ailleurs ces dernières qu'une seule fois, le 10 novembre. Une bataille rangée oppose alors les insurgés aux GI, obligeant les deux journalistes «à se coucher sur des paillasses». Aucun autre détail n'est donné sur cette fusillade cruciale, qui laisse ouvertes les questions soulevées par plusieurs sources à Bagdad: la force multinationale et l'armée irakienne avaient-elles repéré la cache? Y a-t-il eu négociation entre les ravisseurs et des émissaires des «services irakiens» peu pressés de voir les otages français relâchés? Tout comme demeurent dans l'ombre les conditions de la libération, effectuée le 22 décembre «sur le bord d'une route avec, de chaque côté, plusieurs voitures et des hommes en armes». Les multiples interventions du gouvernement français ont «fait monter l'aura des ravisseurs», conclut le témoignage, qui reconnaît que ces interventions ont peut-être «sauvé nos vies». Sans plus épiloguer sur l'affaire dans l'affaire qui émeut tant la France: la rocambolesque équipée, fin septembre, du député français Didier Julia. «Evidemment, personne ne nous a approchés», tranche juste le journaliste, apportant un nouveau démenti aux affirmations du parlementaire, qui prétendait avoir été «sur le point» de libérer les deux hommes.