Union européenne

Georges Papaconstantinou: «La Grèce a réformé ses finances, pas ses structures politiques et économiques»

Au Forum économique de Delphes, l'ancien ministre des finances grec (2009-2011) revient, pour «Le Temps», sur la crise que traverse son pays depuis dix ans

Le nom de Georges Papaconstantinou, 57 ans, est indissociable de la crise grecque. En octobre 2009, tout juste nommé ministre des finances dans le gouvernement social-démocrate du premier ministre Georges Papandreou, cet économiste francophone qui oeuvra longtemps à l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) révèle l'ampleur des déficits et de la dette grecque, maquillés et masqués par ses prédécesseurs.

L'explosion financière est immédiate. La zone euro se retrouve en danger de mort. Deux ans plus tard, en 2011, l'intéressé quitte ses fonctions, entaché par l'accusation d'avoir manipulé une liste de fraudeurs fiscaux remis à son gouvernement par la ministre française Christine Lagarde. Il sera finalement acquitté de ces malversations en 2015 par la justice hellénique. Une décennie plus tard, enseignant à l'Institut Universitaire européen de Florence (Italie), il livre ses vérités au Temps en marge du Forum économique de Delphes. 

Le Temps: Le Forum économique de Delphes qui vient de s'achever insiste sur le redressement économique et financier de la Grèce. Réalité ou mythologie?

Georges Papaconstantinou: Si l'on parle de l'ajustement fiscal et budgétaire, le travail a été fait. Le ministère des finances grec dispose désormais des instruments adéquats pour comptabiliser les dépenses publiques, le volume de recettes fiscales, le nombre d'employés dans le secteur étatique... bref, tout ce qui était inexistant ou défaillant lorsque la crise grecque a éclaté en 2009. Le gouvernement grec communique désormais les vrais chiffres. Les statistiques ne sont plus maquillées, arrangées, manipulées. Au-delà de cette révolution statistique en revanche, les réformes se sont arrêtées. Le système politique grec demeure clientéliste et figé dans un affrontement stérile entre la droite et la gauche. Plus grave: beaucoup de politiciens grecs continuent de dire que les «mémorandums» négociés avec la Commission européenne et le Fonds Monétaire international (FMI) ont en fait servi à vendre le pays aux étrangers. C'est faux. C'est terrifiant. Mais de nombreux Grecs continuent de croire à cette thèse, parce que cela arrange beaucoup de monde: les partis, l'oligarchie, les syndicats. La Grèce a réformé ses finances, pas ses structures politiques et économiques.

La pression de l'Union européenne et de la zone euro sur la Grèce s'est pourtant relâchée. L'actuel gouvernement de gauche dirigé par Alexis Tsipras est même présenté comme un bon élève de l'UE, après avoir été désigné comme un insolent rebelle. Comment l'expliquez-vous?

Les sociaux-démocrates européens n'ont plus aucun pays où la gauche semble en mesure de l'emporter à la veille des élections européennes. Pas question donc, pour eux, de se fâcher avec Tsipras et sa coalition Syriza, d'autant qu'ils ont mis de coté leur rhétorique d'extrême-gauche. Au delà des paquets de nouvelles lois exigées par la Commission européenne et votées par les majorités parlementaires successives depuis l'accession au pouvoir de Syriza en 2015, la vérité politique n'est pourtant pas reluisante. Les tendances autoritaires de ce gouvernement demeure. Ses tentatives pour contrôler les médias et la justice sont significatives. Tsipras bénéficie d'une coupable indulgence communautaire car il représente la continuité, à quelques mois des prochaines élections législatives grecques envisagées cette année.

Donc rien n'a changé en Grèce sauf la vérité des chiffres macro-économiques? Rien de positif à signaler sur le front des entreprises, de la libéralisation, de la restructuration des services publics?

Il y a beaucoup de choses positives à signaler. La Grèce change, mais la masse critique n'est pas atteinte. Plus grave: la majorité des Grecs ne profitent pas des changements qui sont intervenus. Ils ne sont pas mieux soignés dans les hôpitaux publics. Le chômage a baissé en 2018 à 18% de la population active (contre 25% au plus fort de la crise), mais les jeunes continuent d'émigrer en masse, en particulier vers les autres pays plus prospères de l'UE. La vraie reprise que l'on constate au Portugal depuis deux ou trois ans, ou en Irlande, n'est pas au rendez-vous ici. Le taux de croissance à long terme devrait rester faible en 2019 autour de 1,5%, ce qui est un vrai danger pour le pays. Les progrès en terme de productivité n'ont pas eu lieu. Les créations d'emplois sont toujours au point mort. Or la Grèce a besoin de croissance pour changer. Les réformes adoptées ne transformeront le pays que si l'économie repart. Un exemple: le secteur des transports a été en partie dérégulé. Les opportunités existent. Mais si les gens ne circulent pas davantage, si l'activité économique ne reprend pas, ces opportunités resteront lettres mortes.

Parlons fiscalité. On se souvient du tableau accablant de 2009 en Grèce. Fraude fiscale massive. Profusion des comptes bancaires en Suisse. Des riches armateurs qui ne paient pas d'impôts. Un cadastre qui n'existe pas. Une collecte très insuffisante de l'impôt...

Les Grecs paient beaucoup plus d'impôts aujourd'hui qu'en 2009. Les recettes fiscales rentrent beaucoup plus. L'échange automatique d'informations fiscales est entré en vigueur, y compris avec la Suisse. la situation n'a plus rien à voir avec celle d'il y a dix ans. La preuve: l'excédent budgétaire a atteint 3,98% en 2018, supérieur aux 3,5% que le gouvernement s'est engagé à obtenir. Le problème est que la pression fiscale, faite d'activité économique suffisante, étouffe beaucoup de contribuables, en particulier ceux de la classe moyenne. Les armateurs - toujours protégés sur le plan fiscal par la constitution - ont continué de faire comme ils ont toujours fait: ils ont négocié une cotisation supplémentaire à l'économie. Ils ont fait un nouveau chèque. Plus d'impôts mais pas plus de richesses crées: c'est le dilemme de la Grèce en 2019.

Parlons de l'autre pan des réformes exigées par l'Union européenne: celle du secteur public et de l'Etat en général. La Grèce a-t-elle maintenant, dix ans après le déclenchement de la crise, un Etat digne de ce nom?

Souvenons-nous de 2009. Nous ne savions même pas combien d'employés travaillaient dans le secteur public en Grèce! Il n'y avait pas de registre central de la fonction publique. Tout cela appartient au passé. Là aussi, l'Europe et le FMI ont doté l'administration grecque de tableaux de bords efficaces et transparents. Le problème est que les gouvernements successifs n'ont pas voulu licencier. Ils ont choisi des formules ambigües, intermédiaires, comme les baisses de salaire, la mise en disponibilité ou le non-remplacement des employés partis à la retraite. Résultat: le profil des fonctionnaires n'a pas fondamentalement changé. La machine étatique a un peu maigri, mais elle ne s'est pas musclée. Le plus grave est que les services aux citoyens ne se sont pas améliorés. Comment voulez-vous que les Grecs adhérent aux réformes s'ils n'en tirent aucun bénéfice? L'administration hellénique reste lente, peu efficace, labyrinthique. Et comme les moyens budgétaires manquent à cause de l'austérité, les hôpitaux et les infrastructures essentielles continuent de se détériorer. Bref: une décennie plus tard, on n'a pas résolu le problème.

On termine par le plus gros morceau: la dette. En 2009: vous dévoilez une dette publique grecque proche des 130% du produit intérieur brut. Le pays ne peut plus emprunter. Une décennie plus tard: la Grèce est revenue sur les marchés financiers depuis 2018, mais sa dette publique s'établit à 320 milliards d'euros, soit près de 180% de son PIB. Cette dette hellénique sera-t-elle un jour remboursée? Pourquoi ne pas l'avoir partiellement annulée?

On me pose toujours la question. Personne ne croit vraiment que la Grèce sera capable de rembourser cette énorme dette. Donc on rallonge sans cesse les échéances...Il est clair qu'un «haircut» (une coupe) massif de la dette, plus important que celui de 2012 (107 milliards d'euros de dette détenus par les créanciers privés ont été annulés) aurait changé la donne. Le pays n'aurait pas cette épée financière au dessus de sa tête. Sauf que c'était impossible. Vous imaginez les gouvernements européens acceptant d'annuler la dette d'un pays qui a trafiqué ses chiffres, masqué la réalité, menti sur les statistiques, et à qui l'on accepte en plus de prêter de nouveau des dizaines de milliards d'euros pour le tenir à flot? La Grèce doit maintenant vivre avec cette dette. Elle pèse d'un poids énorme, mais elle n'est pas une excuse à l'enlisement des réformes. La Grèce a contracté cette dette. L'accepter, c'est aussi reconnaitre notre responsabilité collective. Or cette responsabilité est précisément le problème: beaucoup de Grecs n'acceptent toujours pas de la reconnaitre.

A lire: «Game Over, the inside story of the greek crisis» de Georges Papaconstantinou

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