« Robuste quinquagénaire, M. Geor­ ­ges Pompidou est Auvergnat. Natif de Montboudif, non loin de Saint-Flour, dans le Cantal où son père, instituteur, enseignait. Lui-même, après le lycée d’Albi et Louis-le-Grand, a passé l’agrégation de lettres avant de devenir professeur à Marseille, puis à Paris, au lycée Henri-IV. Il n’a d’ailleurs jamais renoncé à commenter les auteurs qu’il aime, publiant en 1954 une longue étude sur Britannicus, une introduction aux œuvres de Taine et des textes choisis de Malraux; et, en 1961, une Anthologie de la poésie française.

En mai 1958, le général de Gaulle fait de Georges Pompidou son directeur de cabinet à l’Hôtel Matignon. En 1944, il avait déjà été chargé de mission auprès du général, chef du gouvernement provisoire qu’il accompagna en particulier à Moscou. Il le suivit en janvier 1946, au moment du retour à Collombey. Commencent alors pour lui huit années dans l’administration et au Conseil d’Etat, qu’il abandonne pour entrer au service de MM. de Rothschild frères, en 1954. Il y fait une carrière exceptionnellement rapide puisqu’on crée pour lui le titre de directeur général de la célèbre banque, qui n’avait compté jusqu’alors que des «fondés de pouvoir de MM. Rothschild».

Quand le général de Gaulle quitte Matignon pour l’Elysée, M. Pompidou entre au Conseil constitutionnel et devient donc un des neuf sages du régime. Il retrouve aussi son bureau de directeur général. Administrateur de Penarroya, de la Société Ouest-Africaine, de Rateau, de Francarep, il apparaît bien vite comme l’un des financiers les mieux informés de l’affaire algérienne et du problème saharien. A ce titre, quand le FLN, après les sondages français de Casablanca et de Tunis en janvier 1961, demande un document signé de la main du général, celui-ci dépêche M. Pompidou à Lucerne et à Neuchâtel, pour y rencontrer Me Boumendjel, non sans dire: «Je leur envoie Pompidou, il sera ma signature…»

Le général entend dire par là que son émissaire a toute sa confiance, qu’il est un des trois ou quatre hommes à pouvoir forcer sa porte à tout moment. […]

D’un abord assez rude, Georges Pompidou, s’il aime déconcerter, excelle aussi à mettre à l’aise son interlocuteur d’un mot drôle. Ce grand commis par les fonctions est d’abord un intellectuel. Sa culture lui donne une vue large, que sa familiarité avec la finance et le pouvoir rend encore plus panoramique. En rien politicien, beaucoup plus qu’un haut fonctionnaire, son séjour à Matignon s’inscrira dans une perspective particulière. Il s’agira vraiment d’un gouvernement transitoire destiné à préparer la grande réforme que souhaite le général de Gaulle: l’élection du président de la République par le peuple au suffrage universel. […] »