L'un des hommes accusés d'avoir tué un joggeur noir dans le sud des Etats-Unis en février a proféré une insulte raciste après avoir ouvert le feu. Lors d'une audience préliminaire devant le tribunal, Richard Dial, du Bureau d'enquête de Georgie, a raconté que lors d'une audition, William Bryan avait dit avoir entendu Travis McMichael traiter Ahmaud Arbery de «putain de n*gre», alors qu'il gisait sur le sol. L'enquêteur a ajouté que la police avait retrouvé «un grand nombre» de commentaires racistes dans le téléphone de Travis McMichael ainsi que sur ses comptes sur les réseaux sociaux.

A des kilomètres de Washington, dans un quartier résidentiel de Brunswick (Géorgie) constitué de petites maisons proprettes avec gazon impeccable, on en viendrait presque à oublier que Donald Trump se met en scène une bible à la main, prêt à mobiliser l’armée pour mettre fin aux émeutes. Sauf qu’en empruntant la Holmes Road, direction Satilla Drive, dans ce quartier si paisible sans personne dehors en cette matinée de juin, le regard s’arrête rapidement sur la gauche de la route. Une petite croix, des fleurs, pas de nom visible, ni de photo. Mais deux messages, dont cette maxime: «Il est difficile d’oublier quelqu’un qui vous a donné tant de souvenirs.»

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Un message anonyme

C’est ici qu’Ahmaud Arbery, 25 ans, est mort le 23 février. Il était Noir, faisait du jogging et a croisé la route d’un père et de son fils, blancs, et armés. Une vidéo, devenue virale, montre l’indicible: Ahmaud Arbery est lynché en plein jour et s’écroule sur le bitume après avoir tenté d’échapper à ses tueurs qui, disent-ils, le prenaient pour un cambrioleur. Ce n’est qu’après la diffusion de la vidéo, en mai, et la révolte suscitée par les images que les deux Blancs ont été arrêtés et inculpés de meurtre. Quelques semaines plus tard, la mort de George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier blanc, crée une colère davantage médiatisée, qui s’empare de l’Amérique entière.

La Géorgie, Etat du Sud au lourd passé ségrégationniste, n’a pas échappé aux émeutes déclenchées par le drame de Minneapolis. Les manifestants s’érigent contre les violences policières et discriminations raciales, et la pandémie du Covid-19, qui a particulièrement touché les Afro-Américains, ne fait que renforcer leur sentiment d’injustice. Mais ici, le lynchage d’Ahmaud Arbery reste dans tous les esprits, même si, sur les lieux du drame, la petite croix reste discrète. Wanda Cooper-Jones, sa mère, revit désormais sa mort à travers celle de George Floyd.

Dans le podcast True Crime Daily, elle confie ne pas avoir eu le courage de visionner la vidéo du lynchage d’Ahmaud. Elle a par contre regardé celle montrant l’agonie de George Floyd. Contrairement à son fils, il a eu le temps de dire qu’il ne parvenait pas à respirer, relève-t-elle. Quand un message anonyme a été déposé à l’endroit où son fils est mort, elle a publiquement demandé que cette personne se manifeste, cherchant à tout prix à comprendre. Le message était celui de quelqu’un qui a apparemment vu la scène et regrette de ne pas être intervenu.

Une maire en colère

Les cas Arbery et Floyd présentent de nombreuses similitudes. George Floyd, dont la mort a été requalifiée mercredi en «meurtre non prémédité», a été tué par un policier blanc, et les trois autres policiers impliqués viennent d’être placés en détention pour complicité. Les tueurs d’Ahmaud Arbery ont également un lien avec la police. Gregory McMichael, le père, était un ancien officier de police et enquêteur du bureau du procureur local. Cela explique probablement l’impunité dont lui et son fils ont joui jusqu’à ce que la vidéo devienne virale.

A Savannah, la perle de Géorgie à une heure de route de Brunswick, où les mousses espagnoles qui tombent des arbres ont des allures de spectres, le couvre-feu n’a plus été reconduit ces derniers jours. Les tensions ont en revanche été vives dans la capitale, Atlanta, ville où est né Martin Luther King. Scènes de pillage, arrestations et voitures brûlées: les autorités ont dû lancer un appel au calme. La maire, Keisha Lance Bottoms, une des femmes pressenties pour devenir l’éventuelle future vice-présidente de Joe Biden, a parlé vendredi de «honte pour la ville». «Quand le docteur King a été assassiné [en 1968, ndlr], nous n’avons pas fait ça à notre ville», a-t-elle souligné.

Son message n’a pas été entendu. Le lendemain, six policiers ont arrêté deux étudiants en les extirpant brutalement de leur véhicule, comme le montre une vidéo. Ils ont depuis été inculpés pour «usage excessif de la force». Deux d’entre eux ont été licenciés. C’est la violence des émeutes de ce week-end qui a poussé le gouverneur Brian Kemp, un républicain, à déclarer le couvre-feu dans plusieurs villes de Géorgie dès samedi, et à déployer 3000 réservistes de la Garde nationale. «Je connais votre douleur, votre rage, votre sentiment de désespoir. La justice a, en effet, été refusée pendant bien trop longtemps. Mais les émeutes, les pillages et les incendies ne sont pas la solution. Organisez-vous. Manifestez. Faites des sit-in. Levez-vous. Soyez constructifs, pas destructeurs», a insisté John Lewis, élu à la Chambre des représentants et grande figure du mouvement afro-américain des droits civiques, lui aussi originaire d’Atlanta.

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«Exprimer notre douleur sans se faire de mal»

Mercredi soir, c’est l’ancien président Barack Obama qui a dénoncé la répression par la violence, invitant tous les maires à «revoir leur politique d’usage de la force», alors que près de 10 000 arrestations ont eu lieu à travers le pays. Donald Trump fait au contraire pression sur les gouverneurs pour qu’ils recourent à la Garde nationale. Mais au sein de l’armée, la résistance s’organise. Mark Milley, général des forces armées, rappelle dans un mémo rendu public le besoin de protéger avant tout la Constitution et défendre ses valeurs. Jim Mattis, ancien ministre de la Défense, a aussi attaqué Donald Trump, l’accusant de diviser délibérément les Américains.

A Brunswick, le drame d’Ahmaud Arbery est d’autant plus douloureux que la ville avait surmonté ses tensions raciales beaucoup plus rapidement que d’autres localités du sud des Etats-Unis, encore imprégnées par le Ku Klux Klan. Elle était même devenue un modèle de collaboration entre leaders des deux camps, alors que dans les années 1960 les autorités préféraient encore remplir une piscine publique de terre plutôt que de voir des Noirs et des Blancs nager ensemble. «Avec ces drames, on assiste à une sorte de retour en arrière qui rappelle de tristes souvenirs», déplore Thelma, une habitante du coin.

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Egalement horrifié par les deux drames, l’entrepreneur Cedric Z. King, activiste au sein de la communauté noire de Brunswick, s’applique néanmoins à positiver: «Nous avons tous choisi de faire de cet Etat notre foyer. Nous vivons, travaillons, jouons et élevons nos familles ici. Ensemble, nous pouvons être un exemple non seulement pour notre nation, mais pour le monde entier. Nous pouvons montrer qu’ensemble, nous pouvons protester pacifiquement contre l’injustice. Nous pouvons exprimer notre douleur sans nous faire de mal.» Il est très soucieux de ne pas rouvrir les plaies du passé, conscient que la violence peut très vite en émerger.