Une nouvelle équipe présidera aux destinées de la Géorgie: après l’élection, le 27 octobre, de Guiorgui Margvelachvili à la présidence, le milliardaire et premier ministre Bidzina Ivanichvili, estimant son travail accompli et la transition assurée, a désigné samedi son successeur, en la personne d’Irakli Garibachvili. Ce dernier était pratiquement inconnu avant d’être nommé ministre de l’Intérieur en 2012. A 31 ans, il devient le plus jeune premier ministre de l’histoire du pays.

Pour Irakli Kurashvili, ambassadeur de Géorgie à Berne, l’ère du président Saakachvili est terminée. Au-delà des personnes, explique-t-il, la manière de gouverner sera désormais différente. Surtout, le déroulement pacifique de la présidentielle montre que le pays est résolument engagé dans une voie démocratique. Irakli Kurashvili compte sur la Suisse pour aider son pays à se rapprocher de l’Europe.

Le Temps: L’opposition a immédiatement fustigé le manque d’expérience d’Irakli Garibachvili. A-t-il les compétences pour occuper le poste?

Irakli Kurashvili: Le nouveau premier ministre n’entrera en fonction qu’après que le parlement aura entériné ce choix, vraisemblablement quelques jours après l’investiture du président le 17 novembre. La décision du parlement est pour ainsi dire acquise car Irakli Garibachvili fait consensus autour de lui. Son travail à l’Intérieur a convaincu de ses qualités non seulement la majorité au pouvoir, mais aussi la société géorgienne. Très proche de Bidzina Ivanichvili, il incarne la continuité et la stabilité. Mais il est surtout l’un des ministres les plus populaires.

– La semaine dernière, c’est un enseignant de philosophie qui devenait président. Samedi, un jeune ministre est choisi pour prendre la tête de l’exécutif. Est-ce le signe d’un renouvellement de la classe politique?

– Le ton a complètement changé. Les personnalités flamboyantes, comme Edouard Chevardnadze, Mikheïl Saakachvili ou Bidzina Ivanichvili, ont été remplacées par des figures moins charismatiques, ce sont des Géorgiens un peu comme tout le monde. J’y vois une chance pour la Géorgie. Le style sera différent, moins tonitruant. La réforme des institutions, amorcée en 2010 et qui entrera en vigueur à la fin du mois de novembre, diminue les prérogatives présidentielles et renforce le parlement. Les personnalités choisies pour occuper les plus hautes fonctions correspondent mieux à leur nouveau cahier des charges.

– Durant la campagne présidentielle, les cadres du Rêve géorgien, le parti de Bidzina Ivanichvili, n’ont eu de cesse de diaboliser Mikheïl Saakachvili. Ce dernier a pourtant mené le pays vers la démocratie. Que mettez-vous à son crédit?

– Il a su combattre la corruption, lutter contre la criminalité. Les gens n’ont plus peur de la police. En dix ans, les progrès ont été radicaux, personne ne conteste cela. Durant ses deux mandats, la corruption n’avait cependant pas complètement disparu. Mais surtout, ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est la guerre de 2008. De plus en plus de Géorgiens le rendent responsable des provocations qui ont conduit à l’invasion russe.

– Assisterons-nous à une chasse aux sorcières visant les dignitaires de l’ère Saakachvili?

– La justice doit travailler de manière tout à fait indépendante. Si certains membres de l’équipe dirigeante précédente se sont rendus coupables de délits, ils encourent des poursuites. Si les critiques contre l’ancien président sont parfois véhémentes, c’est parce que nous, les Géorgiens, sommes des gens du sud, passionnés. Mais en ce qui concerne Mikheïl Saakachvili, personne ne veut le voir derrière les barreaux, ce n’est pas souhaitable.

– Bidzina Ivanichvili se promettait de détendre les relations avec la Russie, mais cela ne semble pas avoir complètement réussi?

– Nous sommes déçus par l’attitude des Russes. Ces derniers construisent un mur pour séparer l’Ossétie du Sud de la Géorgie, c’est inacceptable. A la suite de pressions européennes, ils ont suspendu leur projet, mais leurs ambitions restent inchangées. Au sein des ministères sud-ossètes, il se trouve des militaires de Sibérie orientale. L’Ossétie du Sud est occupée par l’armée russe. Sur le plan économique, nos relations avec la Russie s’améliorent: après le vin géorgien, Moscou a entrouvert un peu plus sa porte en autorisant les importations de nos fruits et de nos légumes. J’ai l’espoir qu’avec le départ de Mikheïl Saakachvili, la normalisation économique s’accélère. Mais en ce qui concerne nos différends autour de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, le processus sera long et, peut-être, n’aboutira pas.

– La Suisse représente les intérêts de la Russie à Tbilissi et ceux de la Géorgie à Moscou. Elle joue un rôle de facilitateur et Genève accueille les pourparlers de paix entre vos deux pays. Attendez-vous plus d’elle?

– La Suisse nous a beaucoup aidés, nous lui sommes reconnaissants des efforts qu’elle a déployés pour trouver un accord douanier. Elle prend la présidence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2014. A ce titre, elle pourra contribuer à nous rapprocher de l’Europe et, peut-être, faciliter le retour de l’OSCE en Géorgie. A long terme, nous avons deux ambitions: intégrer l’Union européenne et l’OTAN.