Alors que l'Ukraine vit ses journées les plus tendues depuis son indépendance en 1991, la Géorgie célèbre le premier anniversaire de la «révolution de la rose». Le 23 novembre 2003, le vainqueur de la présidentielle, Mikhaïl Saakashvili, parvient, grâce à une mobilisation populaire sans précédent, à faire plier Edouard Chevardnadze, qui quitte finalement son fauteuil.

Un an après, les réformes promises par le nouveau président géorgien battent leur plein et se veulent à la hauteur des défis que doit affronter ce pays, qui ne s'est pas relevé des années de troubles qui ont suivi son indépendance, en 1991. L'ex-république soviétique vit au rythme des arrestations des barons du régime précédent, des thérapies de choc entreprises dans la plupart des secteurs, des démissions et des nominations de fonctionnaires… et des communiqués de presse du gouvernement. Car Mikhaïl Saakashvili est très soucieux de sa communication.

Ce juriste de 36 ans formé aux Etats-Unis et en France a commencé par la lutte contre la corruption, endémique sous le règne de Chevardnadze. Les «gros» poissons ont été arrêtés et mis en demeure de rendre ce qu'ils ont pris. «Les arrestations se sont faites de façon sélective, et trop souvent sous la seule menace d'un emprisonnement», déplore un membre de l'opposition. Certains justifient ces méthodes en avançant la quasi impossibilité de prouver les forfaits des uns et des autres. «Il est possible d'apporter ces preuves, mais cela prend beaucoup de temps», estime Anna Dolidze, de l'Association des jeunes avocats.

«Caisse noire du gouvernement»

Cet argent restitué n'étant pas «récolté» dans le cadre de la loi, il ne peut être apporté au budget national. Les cercles politiques et économiques du pays ne parlent que de cette «caisse noire du gouvernement» alimentée par les sommes faramineuses que les corrompus de l'ancien régime ont lâchées pour conserver leur liberté. «Je comprends que ce gouvernement ait besoin d'argent pour ses réformes, explique Anna Dolidze, mais il était possible d'agir de façon plus transparente et légale.» «Tout dépendra finalement de l'honnêteté du pouvoir, renchérit le journaliste Dima Bit Souleiman. Personne ne peut le contrôler. Il semble qu'il utilise cet argent dans l'intérêt du pays pour le moment, mais est-ce que cela va durer?»

Côté économique, la situation ne s'est pas vraiment améliorée. La nomination, en juin dernier, de Kakha Bendukidze comme ministre de l'Economie n'a pas encore porté ses fruits. Cet oligarque russe d'origine géorgienne a pour tâche la privatisation. «Tout est à vendre, sauf notre conscience», déclarait en juin ce partisan d'une économie ultra libérale.

Des progrès visibles, Mikhaïl Saakashvili veut s'en prévaloir pour faire durer sa lune de miel avec le peuple. Même s'il a été élu avec près de 97% des voix, Micha garde en permanence un œil sur sa popularité. D'où le soin apporté à la réforme de la police, fierté du gouvernement. Dès décembre 2003, plus un policier ne prélevait de bakchich. Une révolution! En juillet, sans mesure d'accompagnement, le Ministère de l'intérieur se délestait de 18 000 agents, sur 45 000. «De cette façon, nous pouvons mieux payer nos policiers», explique Levan Izoria, nouveau recteur de l'Académie de police. L'équivalent de 300 francs suisses au lieu d'une quarantaine.

Les efforts se poursuivent tous azimuts, de la réforme de l'éducation au renforcement de l'armée. La méthode est parfois brutale, pas suffisamment réfléchie ni concertée avec les intéressés. Défaut d'un pouvoir très jeune, parfois insuffisamment qualifié, et trop sûr de lui après «sa» révolution. Une assurance d'autant plus grande que, en mai, il remportait une victoire dans la région autonome de l'Adjarie, accaparée depuis une dizaine d'années par un chef aussi autocrate que mafieux. Fort de ce succès, Mikhaïl Saakashvili espère reprendre rapidement le contrôle de l'Ossétie du Sud, république indépendante de facto depuis la fin de la guerre qui l'a opposée à Tbilissi entre 1990 et 1992. Une tentative de reprise par la force avait coûté la vie à 17 soldats géorgiens. Mikhaïl Saakashvili a reconnu que ce fut une erreur. Reste l'Abkhazie. Lors de la présidentielle d'octobre dans cette région, dont la Géorgie est amputée depuis 1993, «Saakashvili a su se taire, constate le documentariste Micha Mirziachvili. Cela veut dire qu'il apprend. Ce n'est déjà pas si mal.»