La guerre des mots rythme aussi le conflit géorgien. A Gori, où les agences des Nations unies s'étalent dans le palais municipal, face à l'imposante statue de Staline, parler de «zones tampons» est tabou. Pas question, pour les internationaux venus secourir les 50000 déplacés géorgiens chassés d'Ossétie du Sud et des districts voisins par la guerre du début août, d'accepter le vocabulaire russe.

«Ces zones ne sont pas tampons, mais adjacentes» à l'Ossétie du Sud a encore asséné vendredi le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, dans le grand camp de tentes installé près du centre-ville par l'ONU et la Croix-Rouge italienne. Bruit de camionnettes surchargées de matelas et de vivres, bus gouvernementaux en partance pour les hameaux abandonnés... Sitôt confirmé l'abandon par les Russes de leurs derniers barrages vendredi, le flot des déplacés a mis le cap sur leurs villages. En deux jours, un millier de familles ont quitté Gori, autour de laquelle patrouillent désormais les observateurs européens. Mais la réalité des lignes de démarcation redessinées par les armes est intraitable: «25000 de ces réfugiés ont été expulsés d'Ossétie du Sud, explique le Suisse Stefano Berti, du haut-commissariat pour les réfugiés (HCR). Or là, pas question de rentrer. Pour eux, ces patrouilles n'ont aucun impact.»

Giorgi Mazuradze illustre l'ambiguïté du mandat de l'UE. Ce matin, le vieux paysan et sa femme ont retrouvé leur maison de Meghurekisi, à cinq kilomètres de l'ancienne limite soviétique de l'Ossétie du Sud, redevenue frontière. Les insultes volent dans la bouche de Giorgi, en ouvrant la porte enfoncée de la bâtisse, dont les quelques meubles de valeur ont été emportés, selon des témoins, par les miliciens ossètes et les supplétifs tchétchènes de l'armée russe, que cette dernière a souvent laissé piller et marauder.

Qu'importe si les deux vaches de Giorgi sont toujours dans leur enclos. Comme ses poules. Ou sa vieille mobylette. Preuve que tout n'a pas été dévasté. «Ces salopards de Russes doivent partir de notre pays pour toujours, enrage le vieil homme entre deux signes de croix. Que les Européens nous en débarrassent. Ils sont là pour ça, non?»

La réalité est beaucoup moins simple. Quelques centaines de mètres plus loin, les véhicules légers blindés EMM (European Monitoring Mission) patrouillent. Dans chaque hameau, l'escouade de gendarmes français et de policiers polonais inspecte les maisons brûlées, recense les besoins, discute avec les policiers géorgiens de retour et promet de revenir. Sauf que ces zones adjacentes n'ont plus besoin d'eux, et qu'Akhalgori, le seul district sud-ossète peuplé majoritairement de Géorgiens et hors de contrôle des séparatistes avant le 8 août, reste... interdit. «Les Russes ont créé ces zones tampons pour pouvoir ensuite s'en retirer en masquant le vrai problème: leur occupation de l'Ossétie du Sud et le nettoyage ethnique. Les Européens ne doivent pas tomber dans le panneau», estime, à Tbilissi, Lawrence Sheets, de l'International Crisis Group.

Intégralité, vraiment?

Verdit d'ICG: le retour des Russes à leurs positions antérieures n'est pas respecté. Et le risque de voir la mission européenne devenir une sorte d'alibi est patent: «Nous savons que des villages géorgiens ont été rasés en Ossétie, témoigne un humanitaire. Les vieux qui y sont restés sont tous les jours menacés. Si l'Europe n'y accède pas, je crains que sa mission ne se retrouve vite sous le feu des critiques. Voire des provocations ou des embuscades.»

L'UE est consciente du danger. «L'objectif, c'est le retour des déplacés. Etape par étape. Nous en discuterons à Genève», a martelé à Gori Bernard Kouchner. Idem pour Hansjörg Haber, le diplomate allemand à la tête de l'EMM et de ses 230 observateurs: «Notre mandat couvre l'intégralité du territoire géorgien. Nous voulons patrouiller en Ossétie du Sud et en Abkhazie», confirme-t-il. Mais comment? Akhalgori pour l'heure reste hors d'atteinte. Tout comme Tskhinvali, la capitale sud-ossète, visible depuis le barrage inspecté vendredi par Bernard Kouchner. «Le mandat des Européens s'arrête en Géorgie, c'est-à-dire là», prévient un milicien ossète, kalachnikov en bandoulière. En désignant, derrière lui, un drapeau russe bien visible.