Gérald Darmanin a, sans surprise, préféré s’abstenir dans le concert d’hommages rendus mardi à Gisèle Halimi, l’inlassable avocate des droits des femmes décédée à 93 ans. Visé lui-même, depuis 2017, par une plainte pour viol en cours d’investigation – après une première enquête classée sans suite – le nouveau ministre français de l’Intérieur aurait, à coup sûr, provoqué une nouvelle colère des collectifs féministes s’il s’était exprimé publiquement, comme l’a fait le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti devant les députés, debout pour applaudir la juriste disparue.

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Difficile, aussi, pour l’élu nordiste de 37 ans, réélu le 15 mars au premier tour maire de l’ancienne cité textile de Tourcoing avec 60,9% des voix, d’honorer la mémoire d’une avocate qui défia souvent l’ordre public, alors que sa priorité est de défendre ses troupes. Pas un jour, depuis sa prise de fonctions le 6 juillet, ne s’est écoulé sans un déplacement auprès des forces de police avec lesquelles son prédécesseur, Christophe Castaner, ne parvenait plus à dialoguer. Exemple lors de son audition à l’Assemblée nationale, juste avant l’hommage à Gisèle Halimi. «Quand j’entends le mot «violence policière», moi, personnellement, je m’étouffe», a déclaré, à la limite de la provocation le ministre, interpellé sur la mort controversée à Paris en janvier d'un livreur, Cédric Chouviat, asphyxié lors de son interpellation. Et d'insister sur «une crise de l’autorité qui vient de loin».

L’Intérieur «quasi exigé»

L’heure, de fait, a des allures de victoire personnelle et politique pour cet espoir de la droite, petit-fils d’un ancien tirailleur algérien harki enrôlé dans l’armée française. Rallié à Emmanuel Macron dès sa victoire présidentielle de mai 2017, aux côtés de l’ancien premier ministre Edouard Philippe et du ministre des Finances Bruno Le Maire, Gérald Darmanin a, dit-on, «quasi exigé» d’être nommé à la place Beauvau, le siège du Ministère de l’intérieur qui jouxte, à Paris, le palais de l’Elysée. Sa place de ministre du Budget, pourtant décisive, ne suffisait plus à ce trentenaire qui, aussi bien sur le plan physique que politique, cale ses pas dans ceux de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur à deux reprises, entre 2003 et 2007.

«Darmanin a obtenu le poste au chantage avec de solides arguments, confirme une source proche de son prédécesseur, «lâché» par le chef de l’Etat. D’un côté, son départ du gouvernement signifiait son retour dans le Nord et la région des Hauts-de-France présidée par son ami Xavier Bertrand, que Macron voit aujourd’hui comme son principal adversaire à droite, avec le risque d’une alliance dévastatrice. De l’autre, son parcours républicain «parfait» lui confère de sérieux atouts. Compte tenu de ses origines sociales, il peut parler des banlieues. Il peut parler des milieux modestes. Il peut parler de méritocratie, de laïcité, et… du besoin d’autorité. En résumé: il a, comme Sarkozy, le bon profil pour un tel poste, où la présence sur le terrain, la réactivité et de bonnes relations avec les flics sont essentielles.»

Champ de mines

Le problème est que ce tremplin politique est aussi un champ de mines, dont le chef de l’Etat a peut-être mésestimé les risques d’explosion. L’histoire de la plainte déposée en 2017 par une Française qui s’estimait alors victime d’une erreur judiciaire est en effet sinueuse. Elle porte sur des faits survenus au printemps 2009, lorsque cette dernière s’efforçait d’obtenir des soutiens influents à sa cause, dans la bataille juridique l’opposant à son ex-conjoint. Gérald Darmanin, alors âgé de 26 ans, est chargé des questions de justice au parti de droite UMP, en ce début du quinquennat Sarkozy. Il reçoit la dame… qui l’accompagne rapidement dans un club échangiste, puis à l’hôtel. Résultat de leur rencontre? Une lettre au ministre de la Justice de l’époque, sans conséquence. Intervention obtenue à la suite de faveurs sexuelles, avec «viol» à la clef, ou geste sans lien avec une relation «librement consentie»? Dans un autre dossier, qui remonte à 2015 et a lui aussi donné lieu à une enquête classée sans suite, l’actuel ministre de l’Intérieur avait été mis en cause par une habitante de Tourcoing pour l’avoir «incitée» à une relation sexuelle. Cette dernière nie en revanche énergiquement avoir subi un viol de sa part.

Un magistrat, contacté par Le Temps, essaie de nuancer. Oui, nommer l’espoir de la droite Darmanin à l’Intérieur est un pari risqué pour le président français, compte tenu du caractère central de son administration qui supervise aussi bien la police que les préfets ou les cultes. Oui, «l’impression que les affaires de mœurs et de conflits d’intérêts restent indissociables de la classe politique française est désastreuse alors que Macron promettait une rupture». Mais outre l’encadrement de Darmanin par un directeur de cabinet venu de l’Elysée (Pierre Bousquet de Florian, ancien coordinateur national antiterroriste), Emmanuel Macron a compris l’intérêt d’un homme fort à Beauvau, et s’appuie sur le fait que son nouveau ministre n’a toujours pas été mis en examen: «Il faut bien comprendre l’urgence que constitue, pour le gouvernement, le retour de l’ordre et de la confiance au sein de la police française, alors que les accusations de violences policières minent le climat depuis la crise des «gilets jaunes» et que la menace terroriste est toujours présente. Si Darmanin fait bien ce job-là, sa feuille de route sera remplie et il en a les moyens. Face à cela, l’exécutif juge les protestations féministes moins importantes, surtout si un nouveau non-lieu survient.»

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Les enquêtes dérangeantes parues sur le nouveau ministre dans Mediapart ou Libération, et la ténacité des collectifs de femmes, montrent toutefois que la levée de boucliers est tout sauf facile à contrer. D’autant qu’elle est quand même fondée et qu’une mise en examen reste possible: «Une instruction est rouverte, assène le journaliste Daniel Schneidermann. Un juge d’instruction va être nommé. Ce juge va faire procéder à des auditions, etc., par la police dont le patron s’appelle désormais Gérald Darmanin. Ce n’est pas de la négation de la présomption d’innocence. C’est un simple fait qui aurait dû dissuader de le nommer ministre de l’Intérieur.»