Bronislaw Geremek rentrait à Bruxelles au volant de sa Mercedes. Près de Poznan, perdant le contrôle du véhicule, il a emprunté la voie de gauche, il est entré en collision avec une autre voiture et a été tué. Cet homme hors du commun, rescapé du train qui menait ses parents au camp de Treblinka, confronté sa vie durant aux drames de l'histoire, ceux de sa famille, ceux de son pays, est emporté dans un accident de la route horriblement. Comme historien, il croyait au temps long, avec l'Ecole des Annales - il était l'ami de Jacques Le Goff, de François Furet -, ce temps du fond des âges qui fait de nous ce que nous sommes. Comme homme de chair et d'os, il prenait des risques, ceux de l'intelligence et de la politique. Son temps à lui s'est terminé dans un risque de circulation.

L'historien ne terminera pas son étude sur la «conjuration des lépreux», cette sornette de la fin du Moyen Age qui faisait croire aux bonnes gens que les lépreux, alliés aux juifs, allaient empoisonner les fontaines... Il disait vouloir s'y remettre dès l'achèvement de son mandat de député européen, l'année prochaine.

Mais l'homme politique aura pu achever ce qui peut être accompli en une vie: contribuer à mettre son pays dans la voie qu'on croit juste. S'agissant de la Pologne, l'ancrer solidement dans le monde occidental, européen et américain, et plaider sans discontinuer pour qu'elle soit libre, à l'intérieur comme à l'extérieur.

Ce que laisse Geremek est le témoignage d'une époque. Jeune homme, il est membre du Parti communiste polonais parce que cela va de soi. Mais il rejoint très vite le groupe des «révisionnistes» qui veut démocratiser le parti et le pays. Vains espoirs. En 1968, après l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, il rend sa carte. On le retrouve une dizaine d'années plus tard comme membre fondateur de la «Société des Cours Scientifiques», cette «université volante» qui, comme celle du siècle précédent sous les tsars, répand le savoir et la pensée dans des appartements privés, hors du contrôle du régime. Dans un pays abêti par l'idéologie soviétique, la connaissance et la libre discussion sont pour les jeunes démocrates instruits le fondement d'une renaissance possible. Marie Curie ne disait pas autre chose vers 1870.

L'action ne tarde pas à suivre. En août 1980, Geremek est à Gdansk, avec son ami Tadeusz Mazowiecki, pour manifester avec les ouvriers en grève des chantiers navals. Le voici bientôt conseiller de Solidarnosc, et de Lech Walesa en particulier. Sa façon claire de parler, sa modération aussi, le hissent en stratège et en porte-parole du mouvement. Et le mènent en prison lors du coup d'Etat du général Jaruzelski en décembre 1981. Libéré, il trouve sa place comme leader naturel de l'organisation clandestine de Solidarnosc. En même temps, il parle aux journalistes étrangers, il écrit des articles dans la presse internationale, il tient vivante à la face d'un monde qui se décourage facilement l'idée que la Pologne a un destin comme démocratie. En 1987, il publie un important papier qu'il intitule «Pacte pour le développement de la Pologne», où il trace les contours d'une solution possible. Ce texte fait réfléchir jusque dans les plus hautes sphères. Il est à l'origine de ce qui deviendra, au printemps 1989, la «table ronde», un processus de négociations entre le parti et l'opposition démocratique au terme duquel, finalement, le régime tombera.

Une nouvelle période commence, celle du pouvoir, des responsabilités et des dilemmes. Ministre des Affaires étrangères en 1997, et pour trois ans, Geremek signe les deux actes qui vont réaliser ses espoirs: l'adhésion à l'OTAN et à l'Union européenne. La tâche d'un dirigeant de la Pologne est maintenant de lui assurer le pain, c'est-à-dire le développement économique, et la paix, c'est-à-dire une frontière sûre et bien défendue à l'Est. Ces deux priorités ne vont pas sans revers. Le développement va si vite, les habitudes et assurances anciennes sont si bouleversées, que surviendra une forte réaction populiste, «alarmante et choquante» dira Geremek. Il en deviendra d'ailleurs la bête noire. Quant à la paix, elle passe par l'alliance américaine, une alliance qui amène la Pologne, et Geremek avec elle, à soutenir l'intervention en Irak. Quelque réserve discrète qu'il puisse avoir, un ancien ministre des Affaires étrangères ne va pas contre l'union sacrée de son pays derrière son principal allié. Mais sans doute, pour l'historien du temps long, l'affaire irakienne n'est-elle qu'un épisode.

Ces dernières années, Geremek s'est un peu éloigné de la politique politicienne. Il a présidé des jurys, des fondations, il a signé des préfaces, tel le sage dont chaque auteur veut être l'ami. Il a rêvé de finir son histoire des lépreux. Mais il est mort sur la route, bêtement.

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