D'autres que lui auraient peut-être tombé la veste. Etouffant sous son costume trois pièces par 38 degrés à l'ombre, Gerhard Schröder s'est offert un véritable triomphe vendredi à Prizren, la grande ville du sud du Kosovo. Capitale mythique du nationalisme albanais, la cité n'a pas beaucoup changé depuis qu'en 1878 une poignée d'intellectuels complota la rébellion contre la tutelle ottomane. Aujourd'hui encore, Prizren s'enorgueillit d'être le lieu où fut fondée la Ligue de Prizren. «Les pères de la ligue de l'époque n'en croiraient pas leurs yeux en voyant ce spectacle», dit Mehmed, en contemplant le chancelier allemand gravir les marches menant à la terrasse de la grande mosquée, juste au-dessus du vieux bazar.

«Schröder, Schröder!», scande la foule, qui chante aussi «Merci Deutschland» en agitant de petits drapeaux allemands et albanais. Un vieil homme, coiffé du traditionnel «pliss», écrase une larme. Les tireurs d'élite de la Bundeswehr, postés un peu partout sur les toits, sont nerveux. Déployée pour la toute première fois à l'extérieur de ses frontières depuis la Seconde Guerre mondiale, l'armée allemande fait l'unanimité sur le sérieux de son travail. Pas de frime, aucune arrogance, les soldats germaniques font jusqu'ici preuve d'un très grand professionnalisme, parfaitement conscients des «interprétations très rapides qui pourraient être tirées d'un quelconque dérapage», comme l'explique un diplomate onusien.

«On ne pourra pas faire oublier la culpabilité et les crimes de l'histoire, a dit Schröder, mais ce que l'armée allemande fait ici crée une nouvelle image de l'Allemagne qui remplit son devoir, une image d'une Allemagne pacifique.» Sur un total de 36 500 hommes au Kosovo, la KFOR compte désormais 3600 soldats allemands. Par ailleurs, 50 des 210 policiers allemands devant intégrer la force de police internationale au Kosovo (elle comptera 3100 hommes) sont partis vendredi pour le Kosovo, comme l'a confirmé Gerhard Schröder à Bernard Kouchner – pour qui la «question policière» devient le principal sujet de préoccupation.

La visite de Schröder au Kosovo n'aura duré que quelques heures. Le chancelier a d'abord passé en revue les troupes allemandes, avant de s'entretenir avec Bernard Kouchner, l'administrateur civil des Nations unies pour le Kosovo. Il a également discuté des moyens d'établir l'unité au sein des responsables albanais et d'assurer la sécurité de la minorité serbe. Il a rencontré le responsable politique de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK), Hashim Thaçi, mais pas le chef politique modéré des Albanais du Kosovo, Ibrahim Rugova, une fois de plus aux abonnés absents.

Le chancelier a aussi discuté avec le patriarche Pavle, de l'Eglise orthodoxe serbe, et des délégués de la communauté serbe locale. Les représentants de l'Eglise orthodoxe comptaient lui remettre des documents sur les destructions imputées aux Albanais, sur les Serbes portés disparus et sur ceux qui ont été tués depuis l'arrivée des troupes occidentales. «Les Serbes qui vivent ici ont le droit à la protection de l'OTAN», a souligné le chancelier. Pourtant, d'après Momcilo Trajkovic, principal dirigeant politique serbe du Kosovo, il ne reste que 100 000 Serbes dans la province, alors que 130 000 ont préféré anticiper la vengeance albanaise en pliant bagage.