Présent à Paris à l’invitation du groupe Ringier (propriétaire du Temps), l’ancien Chancelier Allemand Gerhard Schröder (1998-2005) ne se prive pas de défendre sa politique, souvent attaquée en France. Il redit au Temps sa conviction que les partis sociaux-démocrates européens ne sont pas condamnés dans les urnes, malgré la défaite récente des travaillistes britanniques et le recul sévère du PSOE espagnol ce week-end. A une condition: se montrer capables de réconcilier politique sociale et croissance économique.

Le Temps: Le parti espagnol «Podemos», violemment opposé à l’austérité, a obtenu ce week-end une belle victoire. L’interprétez-vous comme un rejet de l’Europe et de l’Allemagne, souvent vilipendée par ses militants ?

Gerhard Schröder: Ce n’est pas un rejet de l’Europe. Et contrairement à ce que j’entends et je lis, l’Allemagne n’exerce pas de «diktat» sur ses partenaires européens. Ce vote espagnol prouve en revanche ce que je crois: on ne peut pas s’appuyer, aujourd’hui, sur le seul ajustement budgétaire, même s’il faut clairement faire preuve de discipline en matière de dépenses publiques. La situation politique de l’Espagne, comme celle de la Grèce, prouvent que l’Europe a besoin de croissance économique. Sans elle, il n’y a pas d’issue. C’est vrai aussi pour l’Italie et pour la France. Le gouvernement allemand doit entendre ce message.

- La sociale-démocratie incarnée par votre parti, le SPD, est elle condamnée en Europe ?

- Les sociaux-démocrates doivent parvenir à combiner leur souci de redistribution des richesses, qui est essentiel, à une vraie compétence économique. Ils doivent démontrer aux électeurs européens qu’ils sont capables de gérer une économie moderne et mondialisée. Tout se joue, encore une fois, autour de la croissance. Nos partis doivent prouver qu’ils peuvent créer des emplois, créer de la richesse, puis se battre pour mieux la répartir. Ils ne peuvent pas seulement se préoccuper des relations sociales au sein des entreprises.

- La France est l’un des grands pays européens aujourd’hui gouverné par la gauche. Alors ?

- La France a absolument besoin de réformes plus profondes. Si elle ne se réforme pas, elle ne retrouvera pas, en Europe, un leadership économique. En 2003, la situation que nous avons trouvé en Allemagne était assez comparable. C’est pour y remédier que nous avons mis en place l’agenda 2010, qui a été un grand succés. Bien sûr, le gouvernement allemand que je dirigeais n’a pas fait cela tout seul. le dialogue social entre patronat et syndicats a permis d’y arriver. Les uns et les autres ont su dépasser leurs intérêts propres pour trouver des solutions adéquates pour le pays. Nous avons aussi pu compter, en Allemagne, sur la volonté d’internationalisation des petites et moyennes entreprises. Elles ont compris que leur avenir était en Asie, en Amérique latine, en Afrique. La France a besoin de ce type d’élan pour retrouver son dynamisme.

- Sauf qu’en France, vous êtes percu comme le chancelier de la précarité, des petits boulots...

- Cette image est absolument fausse. Elle ne correspond pas à la réalité. Le nombre d’emplois crées avec de bons salaires a toujours été supérieur à celui des boulots moins qualifiés et moins payés. On me reproche aussi les inégalités sociales qui se sont accrues, mais cela a lieu partout: c’est la conséquence de la mondialisation face à laquelle nous devons, justement, trouver des solutions de redistribution adéquates. Je voudrai aussi ajouter la question essentielle de la formation et de l’éducation. La force de l’Allemagne est son système dual, qui fait reposer une partie de la formation sur les entreprises et permet ainsi de coller à leurs besoins. La France doit s’inspirer de ce modèle. Il marche. Le taux de chômage des jeunes, en Allemagne, est l’un des plus bas de l’UE avec l’Autriche.

- Ce qui n’empèche pas certains commentateurs français de dire que l’Allemagne est, en fait, gravement malade...

- Cela voudrait donc dire que la France, elle, est en bonne santé, que l’Europe l’ignore et qu’elle n’a pas besoin de réformes ? Allons, soyons sérieux. L’Allemagne est en bonne santé économique. Nous avons des problèmes bien sur. Il faut absolument accroitre la demande intérieure et les investissements dans les infrastructures. Il faut aussi que notre système d’éducation intègre mieux les jeunes immigrants dont nous avons besoin. Les défis sont nombreux. D’où la nécessité de poursuivre les réformes. C’est ce que les Français doivent comprendre: il faut réformer, s’adapter. C’est indispensable.

- L’Union européenne fait face à une vague d’immigration sans précédent en provenance de l’autre rive de la Méditterannée. Etes vous favorables à des quotas d’immigrants par pays, comme le propose Bruxelles ?

- Oui, j’y suis favorable. C’est une bonne idée. Elle est juste. Il faut que cette réalité humaine de l’immigration soit équitablement répartie entre les pays membres. On ne peut pas seulement se servir de l’UE. Il faut mettre en place des législations nationales adaptées. mais je suis favorable à ce système de quotas.

- Une autre réalité européenne est trés contestée, notamment en Suisse: celle de la libre-circulation des travailleurs. Est ce un principe intangible ?

- C’est un principe. Il est indispensable pour que l’Union européenne continue é être ce qu’elle est aujourd’hui. Il faut néanmoins entendre ce que les Suisses ont dit. Je constate d’ailleurs que malgré le résultat du référendum hostile à la libre-circulation, la Confédération continue de reprendre une grande majorité de directives européennes et de les transposer dans son droit national. Je ne pense pas que la Suisse a vocation à se retrouver isolée en Europe. Il faut trouver une solution. Il faut y travailler le plus sereinement possible.

- Le Royaume-Uni pourrait, demain, quitter l’UE et rejoindre la Suisse comme pays partenaire de l’Union. Etes vous favorable à son maintien dans l’UE ?

- Là aussi, un compromis doit être trouvé. Les Britanniques doivent comprendre que l’europe à deux vitesses est programmée. Elle correspond à un besoin. La zone euro a vocation à devenir de plus en plus intégrée. Politiques budgétaires, économiques, sociales...Une plus grande convergence est indispensable entre ses pays membres. A partir de là, les autres pays-membres de l’Union peuvent trouver d’autres types d’arrangements.

- Ce mercredi, quatre résistantes français contre l’occupation nazie entreront au Panthéon. La mémoire reste vive. Le couple franco-allemand est-il à toute épreuve ?

- Plus rien ne marche, dans l’Union européenne, si les Français et les allemands ne travaillent pas ensemble. C’est une réalité. Le passé est là. Mais au présent, l’Allemagne et la France ont besoin l’une de l’autre.