Le chancelier Gerhard Schröder s'était préparé à une nouvelle défaite, mais pas à une débâcle. Le désastre enregistré dimanche par son parti, le SPD, est plus déprimant que les pronostics les plus pessimistes qui circulaient à la Chancellerie ces derniers jours. Le vote sanction des élections européennes se double de sévères pertes en Thuringe et dans plusieurs communes où était aussi renouvelé le personnel politique local. Partout dans le pays, la tendance est identique: le SPD ne séduit plus qu'un électeur sur cinq. Compte tenu des abstentions, il n'est plus soutenu que par un Allemand sur dix!

Face à une telle érosion de leur pouvoir et de leur légitimité, les dirigeants du SPD sont impuissants et perplexes. Annoncé comme «le messie», le nouveau président du parti, Franz Müntefering, réclame «plus de temps» pour convaincre de la justesse des réformes qui fâchent. Il admet enfin l'évidence longtemps niée: «Les réformes sont refusées. Il est faux de croire qu'elles ne sont pas comprises.» La clientèle du SPD ne reconnaît pas la nécessité d'ajuster les régimes sociaux, et elle refuse les sacrifices qui en découlent.

Bien qu'affecté, Gerhard Schröder s'accroche: «Je ne suis pas à disposition pour une autre politique.» Franz Müntefering exclut lui aussi des corrections aux mesures déjà prises. Mais il promet d'autres réformes plus favorables aux personnes modestes et aux jeunes. Et il appelle les syndicats à la raison.

Le scénario d'un remaniement ministériel avant l'été est abandonné. La manœuvre ne ferait sens que pour soutenir un nouveau cap. MM. Schröder et Müntefering en sont réduits à prier pour que la conjoncture, qui se rétablit lentement, réduise le chômage. Les bénéfices attendus des réformes deviendraient enfin visibles. C'est la dernière chance de Schröder. Ressuscité du néant, il pourrait prétendre à un rôle historique: celui du chancelier qui, ignorant son intérêt personnel et celui de son parti, aurait eu le courage de prescrire la potion impopulaire nécessaire pour sortir l'Allemagne de la crise.

Le SPD lui accordera-t-il ce sursis? Le parti manque d'aspirants crédibles au rôle de chancelier. Müntefering réchaufferait le cœur des camarades, mais il ne trouverait pas d'acceptation dans la population. Libéral, Wolfgang Clemens, le ministre de l'Economie, est un épouvantail dans son parti. Force tranquille, Peter Struck, le ministre de la Défense, n'a ni le charisme, ni la santé pour diriger le pays en crise.

Les appels à la démission lancés à Schröder par l'opposition tiennent du rituel post-électoral. Le système allemand est taillé pour prévenir les ruptures. La loi fondamentale garantit la stabilité des institutions. Elle veut que le chef du gouvernement ne puisse être renversé que par un vote à la majorité absolue des membres du Bundestag, lesquels, dans le même scrutin, doivent élire un autre chancelier. Dans l'histoire de la RFA, ce cas ne s'est présenté qu'une seule fois, lors du remplacement d'Helmut Schmidt par Helmut Kohl en 1982. La tenue d'élections anticipées est étrangère à l'esprit de l'ordre institutionnel. Les élections législatives régulières, tous les quatre ans, ont un caractère plébiscitaire, pour ou contre le chancelier en fonction. Gerhard Schröder n'est que le septième chancelier allemand depuis l'avènement de la RFA en 1949. Tant qu'une maigre lueur d'espoir éclaire le bout du tunnel, il n'a pas de raison de jeter l'éponge.