Gerhard Schröder traverse à son tour l'Atlantique. Il fera ce jeudi la connaissance du nouveau maître de la Maison-Blanche, George W. Bush. Le chancelier a d'abord évité de se précipiter à Washington. Durant la campagne électorale, son administration ainsi que l'opinion reflétée par les médias penchaient en faveur du démocrate Al Gore. Après la victoire de son rival, on a choisi de temporiser. Gerhard Schröder aurait dû rencontrer George Bush en juin à l'occasion du prochain sommet de l'Union européenne à Göteborg. On a soudain estimé à Berlin que le moment était mûr pour une première prise de température.

La guerre en Macédoine, les graves différends commerciaux entre l'Europe et les Etats-Unis, la crise financière et économique de la Turquie, un partenaire de l'OTAN cher aux deux Etats: les soucis ne manquent pas. Et un différend urge: la protection du climat. La semaine dernière, le chancelier allemand a prévenu le président américain de son inquiétude. Gerhard Schröder, qui s'est assuré du soutien de tous les chefs d'Etat européens, n'accepte pas que les Américains se moquent des engagements internationaux signés à Kyoto en 1997. Le Texan, comme son père avant lui, est un prince du pétrole. Cette industrie, qui aurait investi 12 millions de dollars pour le faire élire, vient d'obtenir les gages attendus en retour: le président a annoncé qu'il ne se sent pas tenu par les Accords de Kyoto. Les Etats-Unis n'entendent pas les ratifier.

Peut-on encore éviter l'échec de la prochaine Conférence mondiale sur le climat? L'agenda devient serré. C'est cet été à Bonn que doivent être décidées les mesures destinées à réduire les gaz à effet de serre dans les proportions ambitieuses arrêtées à Kyoto. Côté allemand, on suggère que Bush est encore récupérable… «Un assouplissement sera plus difficile à obtenir quand il aura constitué toute son équipe.» L'enjeu paraît toutefois intérieur. Provoquer un conflit sur cette question ne mange pas de pain et cela rassurera la partie de l'électorat de gauche – SPD et Verts – qui se méfie des Etats-Unis. Face aux Allemands, le chancelier a intérêt à se forger l'image d'un chef d'Etat ami des Etats-Unis, mais jamais complaisant.

Pragmatique, Gerhard Schröder cherchera à s'entendre avec le républicain comme il l'aurait fait avec le démocrate. «L'alchimie devrait prendre entre ces deux hommes de pouvoir qui parlent le même langage: simple, sans fioriture et sans arrogance», croit savoir un diplomate qui connaît les deux.

A Berlin, le ton a changé vis-à-vis du chef de la Maison-Blanche. «Il a été sous-estimé, c'était une erreur», affirme un haut fonctionnaire qui a ses entrées à Washington. Il est devenu naturel de souligner que la nouvelle administration américaine compte de «fins connaisseurs» de l'Allemagne. Colin Powell y fut soldat… Condoleeza Rice a négocié pour les Etats-Unis l'accord «2+4» qui ouvrit en 1990 la voie diplomatique à la réunification des deux Allemagnes. On se souvient qu'il y a dix ans, Bush senior fut le plus fervent supporter de la réunification. De là à attendre du fils la même compréhension, il n'y a qu'un pas.

Le chapitre sécurité sera un plat de résistance des discussions. Gerhard Schröder assurera les Etats-Unis de la fidélité et de la loyauté de l'Allemagne au sein de l'OTAN. Il se fera l'avocat du projet de défense européenne, «un dispositif qui ne concurrence pas l'OTAN mais la complète». Et il exprimera sa compréhension pour le projet américain de bouclier antimissile. Après s'être braqué, Berlin semble avoir compris que ce projet se fera, indépendamment de sa volonté ou de celle des Quinze. Il faut donc s'y arrimer. Tenez-nous informés, consultez-nous, dit Berlin à Washington. Aux Européens, le chancelier fait miroiter les retombées économiques et technologiques…

Le problème de Gerhard Schröder sera de rendre crédible le projet de défense européenne. Celui-ci commande d'augmenter les dépenses militaires alors que le gouvernement allemand les réduit. Les Américains ne sont pas dupes: «Parlez moins, mais agissez!», disent leurs experts en sécurité. Berlin se sait en position de faiblesse. Le chancelier cherchera jeudi à s'assurer que les Américains ne réduiront pas leurs troupes dans les Balkans.

Sur un chapitre, Berlin se croit précieux: la Russie. La réunification a amené l'Allemagne à investir dans une coopération bilatérale inégalée à ce jour. Gerhard Schröder soigne sa relation avec Vladimir Poutine comme aucun autre chef d'Etat. Il pense pouvoir être un médiateur entre Moscou et Washington, dans l'intérêt de toutes les parties.