A un mois des élections allemandes, une nouvelle campagne commence. Elle a pour décor les tonnes de boue drainées par la crue millénaire de l'Elbe. Longtemps empêtré dans un bilan socio-économique défavorable, le chancelier Gerhard Schröder est subitement remis en selle: le chômage lancinant passe au second plan; le débat sur les entraves kafkaïennes au marché du travail devient secondaire; le scandale de corruption dans lequel son parti, le SPD, est englué en Rhénanie du Nord est oublié; l'affaire des «miles», ces bonus accumulés par des députés lors de leurs voyages professionnels puis détournés par eux pour voler gratuitement en famille, est enterrée. La seule chose qui compte est d'aider les dizaines de milliers d'Allemands les pieds dans l'eau ainsi que les communes sinistrées.

Le bilan des inondations, encore provisoire, impressionne: rien qu'en Saxe, 180 ponts ont été emportés, 750 km de routes sont détruits, 540 km de voies ferrées sont hors d'usage. Gérer la sortie de ce chaos est le rôle de l'exécutif. Le chancelier est incontournable. Il fut le premier à annoncer une «catastrophe nationale». Aussitôt il annulait tous ses meetings électoraux pour se concentrer sur son rôle de manager de crise. Depuis, il incarne la solidarité du pays avec les victimes et agit efficacement pour apporter une réponse «nationale et européenne» à un désastre «sans précédent».

«Qui va payer?» a vite thématisé Bild, le tabloïd allemand le plus lu. A ce vrai casse-tête, le gouvernement a apporté une réponse saluée comme «élégante» par plusieurs journaux. Même Bruxelles a applaudi. Gerhard Schröder et son ministre des Finances, Hans Eichel, ont décidé de reporter de 2003 à 2004 une baisse d'impôts inscrite dans la réforme fiscale jusqu'alors vantée par le gouvernement comme la pièce maîtresse de sa législature. Ce coup de poker est exemplaire de l'habileté du chancelier à gérer les événements à son avantage.

La solidarité de tous les contribuables du pays est requise pour payer la facture. Quelque 6,9 milliards d'euros – le montant prévu des allégements fiscaux – resteront dans les caisses publiques, répartis entre l'Etat fédéral, les Länder et les communes. Cette manne alimentera un fonds spécial de crise duquel l'argent coulera vers les personnes, les entreprises et les collectivités sinistrées. La solution a l'avantage d'être simple et solide. L'Allemagne évite d'aggraver sa dette par de nouveaux emprunts, confirmant ainsi ses engagements budgétaires envers les Quinze.

Le pays attendait certes de la baisse des impôts un coup de fouet à la consommation intérieure; mais maintenant c'est l'Etat qui dépensera l'argent ainsi mobilisé. L'industrie de la construction, vacillante, profitera au maximum de ce qui prend l'allure d'un gigantesque plan de relance. De surcroît, l'opération peut être vendue par Schröder comme une mesure sociale: «10% des contribuables – les plus riches – feront la moitié de l'effort», souligne le chancelier social-démocrate.

Le leader de l'opposition, Edmund Stoiber, en est réduit à jouer les seconds rôles. La droite est coincée. Elle est aux commandes des trois Länder les plus sinistrés: la Bavière, la Saxe et la Saxe Anhalt. Certes, elle aurait les moyens de faire barrage à ce plan de financement quand la Chambre des Länder (Bundesrat), dont le feu vert est requis, devra se prononcer. L'opposition y détient en effet la majorité des voix. Mais ce serait suicidaire. Edmund Stoiber apparaîtrait comme un homme insensible et égoïste; il passerait pour le fossoyeur de la solidarité nationale qui s'exprime depuis que les télévisions montrent en boucle aux ménages allemands les images du drame vécu à l'est du pays.

L'opposition a intérêt à un retour à la normalité aussi rapide que possible. Le chancelier, de son côté, va chercher à surfer sur la vague de la crise et de l'émotion qu'elle suscite à travers le pays. Les jeux ne sont pas faits. Le dernier sondage publié mercredi donne certes une majorité (52,5% des voix) aux camps conservateurs (la CDU et les libéraux). Mais les indécis – un électeur sur trois – sont toujours plus nombreux. C'est une donnée importante au moment où Schröder et Stoiber vont se livrer le premier duel télévisé de l'histoire politique allemande. Programmé dimanche, cet événement pourrait dynamiser la campagne. C'est le grand espoir du chancelier, donné favori de cette joute à l'américaine en raison de son sens inné de la séduction et de son aisance à rayonner sur le petit écran.