En collaboration avec le Geneva Observer, «Le Temps» explore la Genève internationale. 

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Depuis l’installation de la Société des Nations voici un siècle, c’est sans doute l’un des projets les plus ambitieux de la Genève internationale: la rénovation du siège européen de l’ONU (UNOG). Devisé à 836,5 millions de francs, la moitié financée par la Confédération l’Etat hôte, le canton et la ville de Genève par le biais de deux prêts sans intérêt, le Plan stratégique patrimonial (Strategic Heritage Plan ou SHP) va contribuer à transformer Genève. Un lieu que l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan décrivait comme une ville qui «exerce une influence bien supérieure à sa taille» sur la scène internationale grâce à la présence des Nations unies et d’une myriade d’ONG.

La rénovation du Palais des Nations, construit entre 1929 et 1936 dans le parc de l’Ariana, une vaste propriété ayant appartenu au philanthrope Gustave Revilliod, est indispensable. Depuis sa construction, le palais n’a jamais été entièrement rénové et son entretien laisse fortement à désirer. Le SHP prévoit la rénovation de l’édifice principal qui comprend 2800 bureaux et 34 salles de conférences. Il prévoit la réfection du bâtiment E dont six des neuf étages seront supprimés en raison notamment de la présence d’amiante.

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Au-delà du projet patrimonial, l’un des plus importants d’Europe, le SHP inclut la construction d’un nouvel édifice, le bâtiment H. Une réalisation qui, comme le Geneva Observer et Le Temps l’ont découvert, ne va pas sans poser des problèmes de contrats, de facturation et de conception. Or c’est dans cette nouvelle construction que vont emménager plusieurs entités onusiennes dont le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme qui devra quitter le très symbolique Palais Wilson.

Recommandations des auditeurs acceptées

En dépit de sa taille, l’équipe de gestion du SHP, 21 personnes et plus d’une dizaine de consultants, n’a pas pu garantir une conduite irréprochable du projet. Un récent audit mené par le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU (OIOS) a révélé l’existence de factures qui ne sont pas étayées par les documents pertinents, des retards répétés pour gérer les différends et des ambiguïtés dans le libellé des contrats. Le rapport d’audit, qui couvre la période allant de janvier 2016 à février 2019, insiste sur la «nécessité de renforcer les contrôles en matière de révision et de modification des contrats, mais aussi de revoir la gestion de la facturation». L’Office des Nations unies à Genève a accepté toutes les recommandations faites par les auditeurs et indiqué qu’il allait les mettre en œuvre d’ici à juin 2020.

L’audit de l’OIOS passe en revue neuf des dix contrats en vigueur en décembre 2018. Parmi eux, trois sont insatisfaisants selon les auditeurs qui jugent nécessaire de «renforcer le processus de révision pour assurer que les montants facturés sont justes et qu’ils correspondent à de vraies prestations». A cet égard, 70 factures ont été passées au crible. Une somme totale de 160 000 livres (203 000 francs) a été payée pour des «réunions consultatives de coordination» sans justificatifs. Les auditeurs ont constaté qu’une facture de la société MACE, basée à Londres, d’un montant de 126 000 livres (160 000 francs) concernant la période de janvier 2017 à mai 2019 impliquait des prestations qui n’ont pas été fournies, comme des rapports d’évaluation des risques.

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L’OIOS recommande de prendre des mesures pour «lever rapidement des ambiguïtés au sujet des clauses des contrats et des questions relatives à la performance du mandataire». Parmi les neuf contrats examinés, quatre sont problématiques. Selon le rapport, plusieurs d’entre eux ont été signés dans la phase préliminaire du SHP alors que les mandataires «n’avaient pas les capacités d’accomplir les tâches» prévues.

Incidents répétés

Les critères d’engagement du personnel ont soulevé plusieurs controverses. L’OIOS relève que «le critère de l’expérience n’était pas mentionné dans 19 des 36 postes» à pourvoir par le SHP. Un poste d’architecte expérimenté devant justifier une expérience de sept ans a été attribué en 2016 à un candidat avec seulement trois ans d’expérience. Plus grave, quinze ans d’expérience professionnelle étaient requis en 2017 pour le poste de chef de projet qui sera décerné à quelqu’un attestant de seulement neuf ans d’expérience. Les auditeurs ont aussi constaté que les premiers contrats ne précisaient pas si les jours d’absence du personnel étaient inclus dans les coûts du projet. En 2018, il a fallu corriger le tir et les mandataires ont été sommés de fournir une planification des jours d’absence et de réduire proportionnellement les tarifs prévus dans les contrats. Rétroactivement, 132 000 francs découlant de telles absences auraient dû être déduits. Or l’UNOG n’en a pas demandé le remboursement.

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La rénovation a subi des retards en raison «d’incidents répétés». En 2017, un mandataire a tardé à fournir les documents relatifs aux spécificités techniques du projet. Il en résulta un retard de deux mois pour soumettre le projet de construction du nouveau bâtiment H. Rebelote en 2018, de tels manquements engendrent «des retards jusqu’à huit mois». L’OIOS ajoute qu’il y a eu «des retards dans la remise d’instructions au mandataire chargé de la construction. Il en résulte des retards pour établir plus de 40% des documents techniques.» La rénovation ne sera de fait pas achevée avant 2024. En 2019, le mandataire pour la construction du bâtiment H a émis plusieurs réclamations par rapport aux retards dont les coûts n’ont pas été encore quantifiés. De son côté, l’UNOG explique les problèmes de performance par le manque de détails figurant dans les contrats au sujet des normes et de la qualité. Les auditeurs sont catégoriques: avant de signer les contrats, ces questions «auraient dû être examinées plus en détail».

Contrôles lacunaires

Les responsables des travaux devraient, selon l’audit, retarder le paiement pour sanctionner le mandataire pour les prestations fournies hors délai. Mais en l’absence de clauses de sanction dans le contrat, le montant global a finalement été versé bien qu’il fût «manifeste que les retards avaient un impact financier». Les auditeurs épinglent la manière dont la construction du bâtiment H s’est déroulée. Il a fallu adapter après coup les fondations de l’édifice. Selon le rapport d’audit, les contrats n’ont pas spécifié ce qui était nécessaire d’entreprendre lors des tests géotechniques et des analyses du terrain. Or le sol était beaucoup plus mouvant que prévu. Il en a découlé un surcoût de 2 millions de francs. Enfin des plans nécessaires qui n’avaient pas encore été établis ont provoqué des coûts supplémentaires de 2,1 millions.

Quelle importance donner à cet audit? Le Temps et le Geneva Observer ont contacté un auditeur indépendant. A la lecture du rapport, cet expert le dit sans équivoque: «Les contrôles qui devraient être en place pour un budget aussi élevé étaient lacunaires et n’ont été mis en place que bien après le lancement dudit projet.» Il ne cache pas son étonnement: «Pour une organisation telle que les Nations unies, cela semble quelque peu limite.» Il estime qu’il y aura un gros travail de rédaction des contrats pour que «ceux-ci prévoient le plus grand nombre de cas de figure et les conséquences qu’ils pourraient engendrer en termes financiers et organisationnels».

* Journalistes au «Geneva Observer»

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