Dès les premiers cas d’infection importés par des Marocains résidant en Italie et en Espagne, le Maroc a suspendu ses liaisons aériennes avec ces pays le 11 mars. Immédiatement après la confirmation de l’état de pandémie, le 15 mars, les autorités ont fermé les frontières, puis déclaré l’état d’urgence sanitaire, imposant un confinement des populations et annonçant un programme d’aides sociales ambitieux le 19 mars.

La gestion du coronavirus par les autorités marocaines a fait montre d’une rapidité et d’un pragmatisme auxquels citoyens et analystes n’avaient guère eu l’occasion de s’habituer jusque-là.

Consensus sur la chloroquine

Le pays a approuvé très rapidement l’utilisation de l'hydroxychloroquine et l’azithromycine comme protocole de traitement pour les patients du coronavirus. Aucun débat scientifique, aucune bataille académique n’a eu lieu au Maroc sur le processus, comme celle que connaissent actuellement la France, l’Inde ou les États-Unis. Aucune étude ou évaluation de l’efficacité de ce traitement sur les patients marocains du coronavirus n’est à l’ordre du jour non plus.

Cela peut s’expliquer par le fait que ces deux médicaments sont fabriqués dans le pays même: les autorités peuvent ainsi en stocker une quantité suffisante. Un autre élément d’explication peut tenir plus de l’anthropologie sociale marocaine, et du besoin de s’unir derrière un objectif national, dans un pays où les différents groupes culturels sont intégrés – mais où les inégalités entre genres, régions, et classes sociales sont insupportables.

Faiblesses du système de santé

Le dernier élément est certainement le plus important, car il tient à l’état des infrastructures sanitaires du pays. C’est ici que le bât blesse. Les problèmes structurels du système de santé marocain sont nombreux, comme le budget de la santé, qui représente moins de 6% du PIB; un taux de mortalité maternelle et infantile inacceptable, dû à la place des femmes dans la société;  une grande incidence des maladies «des pauvres», comme la tuberculose; un manque criant de personnels de santé, médecins et infirmiers; un retard choquant dans l’assainissement et l’hygiène; un accès aux soins de santé primaire presque impossible en zone rurale; une gouvernance centralisée loin des réalités du terrain; et l’omniprésence de la corruption dans le secteur sanitaire.

La couverture sanitaire universelle semble impossible à atteindre, tant deux de ses trois critères sont encore inabordables pour le Maroc, qu’il s’agisse d’équité dans l’accès aux soins, ou de la qualité de ces derniers. Le troisième critère, la couverture des dépenses de santé, a donné lieu à une série de mesures honnêtes et volontaristes ces vingt dernières années, plus ou moins couronnées de succès. Les travailleurs des secteurs privé et public sont couverts par l’Assurance maladie obligatoire étatique (AMO). Depuis 2011, les plus démunis, dont les revenus annuels ne dépassent pas 600 francs, peuvent bénéficier d’une couverture sanitaire basique, le Régime d’assistance médicale (RAMED). Ensemble, ces régimes couvrent au mieux 60% de la population.

Nouveau rôle de l'Etat

Le confinement dû au coronavirus a donné lieu a donné un rôle nouveau à l’État et ses services, à leur présence, et à leur communication avec les citoyens. Dans un pays où la défiance n’est pas à minimiser, et où l’Etat de droit n’est pas respecté partout ni par tous, la rigueur dans l’information des autorités a surpris autant que la discipline des gens. Il est certain que les annonces de soutien financier à toutes les tranches de la société, et en premier aux bénéficiaires du RAMED (les populations les plus précarisées), ont rassuré la population.

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Au même moment, la capacité d’adaptation de l’outil industriel pour la fabrication de respirateurs pour les chambres en réanimation hospitalière ou de masques non-médicaux à hauteur de 5 millions par jour (à un prix subventionné à la vente) – au moment où l’Europe voisine, si proche, si riche et si différente, était en plein psychodrame de pénuries de matériel – ont aidé à faire passer un message positif aux citoyens.

Les autorités ont bénéficié de l’émotion politique créée par l’impréparation des autres pour faire avancer leurs recommandations et contrôler la situation au début du confinement.

Le Maroc a également pu rapidement augmenter sa capacité en lits en réanimation, passant de 684 lits dans les hôpitaux publics à plus de 1 600 en quelques jours (secteurs privé et militaire inclus), avec un objectif de 4 000 lits dans les semaines qui viennent. Les capacités de production pharmaceutique locale assurent également, plus ou moins, une stabilité relative contre les risques de pénuries en médicaments.

Le défi du déconfinement

Le Maroc a annoncé le prolongement de l’état d’urgence sanitaire au 20 mai, date qui coïncide avec la fin du Ramadan. Cette décision est opportune sur le plan économique, le Ramadan étant un mois de baisse significative de l’activité; mais elle constitue aussi un défi social de taille, des millions de personnes se retrouvant dans des logements surpeuplés et souvent inadaptés, soumis au couvre-feu dès 19 heures, l’heure de la fin du jeûne. Après le Ramadan, les questions du «Maroc d’après» se poseront de manière pressante, ainsi que celles de la reprise de la vie sociale, culturelle et économique.

Le pays pourrait-il alors montrer le même engagement que celui du début de la pandémie du coronavirus? Les citoyens et la société civile ont fait preuve jusqu’à présent de discipline et suivent les règles sanitaires et de confinement. L’avenir dira si les autorités, qui ont réussi ce premier essai, sauront le transformer et inclure davantage les citoyens, sur le long terme, dans les procédures de préparation et de mise en œuvre de diverses stratégies de déconfinement. Il en va d’une opportunité unique et inattendue de pérenniser un nouveau lien social et de créer un véritable modèle d’Etat-providence pour le reste de la région ouest-africaine.