Genève internationale

Gestion déficiente et manque de transparence: les maux qui accablent l’Onusida

Selon un rapport d’experts indépendants, l’agence onusienne a été mal gérée. Elle est aujourd’hui sous le feu des critiques. La Suède a exigé, en vain, le départ de son directeur exécutif. Enfermée dans un manque de transparence, l’Onusida prend toutefois un risque réputationnel important

Un communiqué de presse envoyé vers 21 heures jeudi soir et puis plus rien. L’Onusida, l’agence onusienne chargée de combattre le sida, a beau traverser la pire crise de son histoire vieille de 24 ans, elle se refuse à une vraie transparence, même dans l’optique d’une défense du bien commun, à savoir le bon fonctionnement de l’organisation. Le Conseil de coordination du programme (CCP), sorte de conseil d’administration de l’organisation, qui a siégé à Genève du 11 au 13 décembre, exhorte certes, dans son communiqué, l’Onusida de mettre en œuvre son propre plan d’action pour répondre aux sérieux problèmes de harcèlement sexuel, d’intimidation et d’abus de pouvoir qui mine une agence qui a pourtant sauvé des millions de vies et permis d’éviter tout autant d’infections au VIH. «Nous n’avons pas une minute à perdre pour appliquer notre plan managérial», déclare le directeur exécutif, Michel Sidibé.

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Larges dysfonctionnements

Mais à l’heure où l’ONU est décriée par les souverainistes et pourfendeurs du multilatéralisme, la communication minimaliste de l’organisation et son manque de transparence pourraient amplifier le malaise. Un rapport de 70 pages publié en toute discrétion la semaine dernière et établi par quatre experts indépendants dresse un constat pourtant accablant. Hormis la question de harcèlement sexuel liée à la plainte d’une collaboratrice contre l’ex-numéro deux de l’organisation, le rapport dépeint des dysfonctionnements bien plus larges. «Le directeur exécutif […] a créé une culture patriarcale tolérant le harcèlement et l’abus d’autorité.» Le Malien est aussi critiqué pour avoir cultivé un «culte de la personnalité», instauré une culture du favoritisme et un processus de décision «autocratique» reposant sur un «cercle fermé» décrit comme un «club de garçons». La tolérance de la direction pour de tels abus a «infecté toute l’organisation». Pour les quatre experts, «un changement de direction est devenu nécessaire».

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Jeudi, la séance du CCP a été «très tendue». Deuxième plus grand bailleur de fonds de l’agence, la Suède a fait monter les enchères en gelant sa contribution de 28 millions de francs et en exigeant le départ immédiat de Michel Sidibé. Ce dernier a bien tenté de réduire les tensions, précisant qu’il allait abandonner son mandat en juin 2019, six mois avant la fin de son contrat. Cela pourrait ne pas suffire. Rien n’exclut que la pression sur Sidibé augmente si d’autres Etats contributeurs décident de suspendre leur contribution. Car le rapport est catégorique: les experts ne croient pas «à la capacité de la direction en place à provoquer le changement culturel nécessaire, ce d’autant que c’est cette même direction qui est largement responsable du malaise actuel».

Manque de confiance

La crise de l’Onusida résulte certes d’un changement d’attitude au sein de l’ONU dans la dynamique du mouvement #MeToo. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, l’a martelé: il appliquera la tolérance zéro face aux cas de harcèlement sexuel. Mais pour Prisca Chaoui, secrétaire exécutive du Comité de coordination des associations et syndicats du personnel international du système des Nations unies, ce n’est pas suffisant. Selon un sondage réalisé auprès des fonctionnaires onusiens, 6600 d’entre eux, dont 60% de femmes, se disent inquiets; 44% des sondés estiment avoir été victimes d’abus d’autorité, 40% de discrimination et 37% de harcèlement. Seule une victime sur cinq a osé porter plainte, révélant un manque de confiance dans le système et «la peur de représailles».

«On le voit, les problèmes ne se résument pas au harcèlement sexuel. Ils sont bien plus larges», souligne Prisca Chaoui. Dans une atmosphère d’insécurité du travail dans un contexte budgétaire difficile, «il est temps, ajoute-t-elle, qu’on fasse le travail à l’interne avant d’aller prêcher les principes de bonne conduite à l’extérieur».

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