Les douze jurés ont eu besoin de plus de cinq jours de délibérations pour s'entendre sur un verdict unanime et trancher: accusée de trafic sexuel et d'avoir recruté des jeunes filles pour satisfaire l'appétit sexuel de son ex ami et amant Jeffrey Epstein entre 1994 et 2004, Ghislaine Maxwell a été reconnue, mercredi, coupable de cinq des six chefs d'inculpation qui pesaient sur elle. Celle que la procureure Alison Moe a dépeinte comme une «prédatrice sophistiquée» retourne dans sa prison de Brooklyn où elle est incarcérée depuis juillet 2020. Sa peine ne sera prononcée qu'ultérieurement. Elle risque plusieurs dizaines d'années de prison. Et ne retrouvera probablement jamais la liberté. 

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«Maxwell le savait»

Au tribunal fédéral de Manhattan, quatre femmes, «Jane», «Kate», «Carolyn» et Annie Farmer - la seule à avoir comparu sous son vrai nom - ont témoigné ces dernières semaines de la façon dont elles ont été approchées par Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein, puis amenées à «masser» le millionnaire, des actes rapidement devenus à caractère sexuel, dans plusieurs de ses résidences, dont Little St James, une île vierge américaine rebaptisée «Pedophile Island». 

Trois des victimes ont affirmé que le rôle de Ghislaine Maxwell, qui a eu 60 ans le jour de Noël, allait au-delà de celui d'entremetteuse ou de recruteuse: elle participait parfois également aux actes, leur massait la poitrine. «Epstein aimait les jeunes filles mineures, il aimait toucher des jeunes filles mineures. Maxwell le savait», a insisté, la semaine dernière, la procureure. 

La défense s'est de son côté démenée pour tenter de discréditer les récits des jeunes femmes - certaines souffraient à l'époque d'addictions et ont livré des témoignages avec plusieurs variantes -, et de faire passer Ghislaine Maxwell pour un bouc émissaire, Jeffrey Epstein ayant échappé à la justice en se pendant dans sa cellule en été 2019. Elle a plaidé en vain l'acquittement. Ghislaine Maxwell elle-même a renoncé à s'exprimer pendant le procès. Ses seules paroles, la semaine dernière, se sont résumées à: «Votre honneur, le ministère public n'a pas fourni de preuve au-delà du doute raisonnable, je n'ai donc pas besoin de témoigner».

Un frère et deux soeurs présents

Les délibérations du jury - six femmes et six hommes - ont démarré lundi de la semaine dernière pendant une heure, juste après les plaidoiries de la défense et de l'accusation, qui avaient occupé la majeure partie de la journée. Au total, les procureurs ont fait comparaître 24 témoins et la défense 9. Les jurés ont demandé à avoir accès aux retranscriptions des déclarations de 13 témoins. Jusqu'au verdict prononcé mercredi en fin de journée.

Damian Williams, procureur fédéral du tribunal de Manhattan, a alors relevé, lors d'une déclaration publique, que le jury a à l'unanimité «reconnu Ghislaine Maxwell coupable de l'un des pires crimes que l'on puisse imaginer - faciliter et prendre part à l'agression sexuelle d'enfants». L'unique chef d'accusation pour lequel elle a été reconnue «non coupable» concerne une seule plaignante, «Jane». Et est libellé comme suit: «Incitation d'une personne âgée de moins de 17 ans à voyager dans l'intention de se livrer à une activité sexuelle illégale». Les jurés ne se sont apparemment pas mis d'accord sur le fait qu'elle a elle-même organisé un de ses déplacements d'un Etat à un autre pour la livrer au prédateur sexuel Jeffrey Epstein. 

Dans la salle du tribunal, la fille préférée du magnat de la presse Robert Maxwell décédé dans des circonstances mystérieuses a pu compter, au moment de l'énoncé du verdict, sur la présence de son frère Kevin et de ses soeurs Isabel et Christine. Elle est restée stoïque, sans manifester d'émotions particulières. Son avocate Bobbi Sternheim n'a pas fait de longue déclaration. Elle s'est contentée d'exiger que sa cliente puisse rapidement recevoir sa troisième dose de vaccin contre le covid. Mais quelques instants plus tard, devant le tribunal, elle a laissé entendre qu'elle déposerait un recours au nom de sa cliente. 

L'ombre d'Omicron

Dès mardi, la juge Alison Nathan s'était montrée inquiète des conséquences qu'Omicron et son «pic astronomique» de contaminations à New York pourraient avoir sur le procès si un des membres du jury, par exemple, venait à être contaminé. Elle a clairement fait comprendre qu'il n'y aurait plus de pause avant qu'un verdict soit atteint. La longueur des délibérations a d'ailleurs soulevé de nombreuses interrogations et les avocats de Ghislaine Maxwell paraissaient ces derniers jours plutôt confiants. Les jurés sont finalement parvenus à s'entendre mercredi en fin de journée sur un verdict commun alors qu'ils avaient débuté la matinée en demandant de nouveaux documents ainsi que des clarifications quant aux horaires, ce qui laissait penser qu'ils auraient besoin de plus de temps. 

Sur Twitter, Virginia Giuffre Roberts, l'une des principales plaignantes du couple Epstein-Maxwell, mais qui ne faisait pas partie de l'acte d'accusation, a réagi, soulagée. «Mon âme a aspiré à la justice pendant des années et aujourd'hui le jury me l'a rendue. Je me souviendrai toujours de ce jour», écrit-elle. «Ayant vécu les horreurs des abus de Maxwell, je suis de tout cœur avec les nombreuses autres filles et jeunes femmes qui ont souffert entre ses mains et dont elle a détruit la vie. J'espère qu'aujourd'hui n'est pas la fin mais plutôt le début d'une nouvelle étape au niveau de la justice. Maxwell n'a pas agi seul. D'autres doivent être tenus pour responsables. J'ai confiance qu'ils le seront». Virginia Giuffre Roberts est celle qui accuse le prince Andrew d'abus sexuels alors qu'elle était mineure. 

Plainte déposée à Genève

L'ex jet-setteuse a été arrêtée un an après la mort de Jeffrey Epstein, relançant l'espoir auprès de dizaines de victimes déçues de se voir privées de procès. Elle n'a cessé de dénoncer ses conditions carcérales «inhumaines» au Metropolitan Detention Center de Brooklyn, où elle est placée à l'isolement total, dans une cellule de 5 mètres carrés. Ses frères et soeurs, représentés par François Zimeray et Jessica Finelle, avocats à la Cour d'appel de Paris, ont d'ailleurs saisi, à Genève, des experts du Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire pour dénoncer de «graves violations des droits de la défense et de la présomption d’innocence».

La plainte évoque notamment des conditions de détention «exceptionnellement attentatoires à sa dignité», «sans précédent pour une personne sans casier judiciaire, ne présentant ni caractère dangereux, ni tendance suicidaire, ni risque de récidive, et à laquelle sont reprochés des faits qui auraient été commis il y a 25 ans». Et rappelle que Ghislaine Maxwell est soumise à la procédure de «suicide watch», impliquant qu’une lampe de poche soit projetée toutes les 15 minutes sur son visage pour vérifier qu’elle respire, «l’empêchant littéralement de dormir». Elle aurait parfois été privée de repas, et recevrait de la cuisine avariée et non comestible, qui ne respecte pas son régime végétarien.

La plainte rappelle également que, pour les quatre demandes de remise en liberté qui lui ont été refusées, Ghislaine Maxwell aurait été prête à se soumettre à une assignation à résidence surveillée avec suivi GPS et surveillance 24h/24, à payer une caution de 28,5 millions de dollars, mais aussi de renoncer à ses nationalités française et britannique alors qu'elle a également le passeport américain, pour garantir qu'il n'y aurait pas de risque de fuite. «Une nouvelle fois, le spectre du fiasco de la mort de Jeffrey Epstein apparaît derrière ces refus systématiques», souligne le texte. «Ghislaine Maxwell subit les conséquences du manquement de l’administration américaine à préserver la vie de Jeffrey Epstein et à garantir son procès». 

La réponse du groupe onusien risque de prendre du temps. «Les délais pour obtenir une opinion vont généralement de un à deux ans. Dans l’affaire Carlos Ghosn, où nous avions fait condamner le Japon dans des termes très clairs, cela avait pris 18 mois», commente l'avocat François Zimeray. En attendant, Ghislaine Maxwell risque bien de faire l'objet d'une surveillance encore plus accrue.