Ils s'étaient presque tous résignés à l'échec, à la faillite d'Alitalia, la compagnie aérienne italienne. Syndicalistes, ministres et éventuels repreneurs pensaient qu'après le refus des pilotes de signer le plan de reprise de l'avionneur, le dépôt de bilan n'était plus qu'une question de jours. Dans les coulisses, le sous-secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil, Gianni Letta, a pourtant continué à œuvrer, appelant les uns, dialoguant avec les autres et cela alors que son patron était parti se reposer dans un centre de soins. Avec Walter Veltroni, le secrétaire du Parti démocrate qui a réuni à son domicile l'industriel Roberto Colaninno et le secrétaire du puissant syndicat CGIL, Guglielmo Epifani, le bras droit de Silvio Berlusconi est au final le principal artisan politique du sauvetage miracle d'Alitalia.

«Le mérite du succès de la négociation revient à Gianni Letta. Il n'a jamais renoncé», a confirmé Roberto Colaninno. Les syndicats ont apprécié les prises de position de celui que l'on surnomme le «Richelieu» de Berlusconi et qui n'a pas hésité à hausser le ton à l'encontre de ses collègues ministres pour démontrer qu'il cherchait à maintenir le dialogue avec les confédérations.

«Gianni Letta, il faudrait le sanctifier», lâche en coulisse Mario Valducci, le président de la commission Transports au parlement. A 73ans, cet homme affable, aux manières distinguées et à l'impeccable élégance, n'en est pas à sa première opération de déminage. Mieux, c'est devenu sa marque de fabrique politique. Originaire de la région des Abruzzes, Gianni Letta est une sorte de Pénélope du berlusconisme, en train de recoudre patiemment dans l'ombre ce que son patron défait souvent par ses déclarations à l'emporte-pièce et ses initiatives sulfureuses. Le tout dans une discrétion absolue, lui qui pourtant fait carrière dans la presse, directeur pendant quinze ans du quotidien romain Il Tempo.

«Je ne parle jamais, vous le savez bien», aime-t-il rappeler aux journalistes. En terme de médiatisation, il est vrai que Silvio Berlusconi occupe tout l'espace. Mais il y a dans ce binôme à la tête du gouvernement italien un parfum de Doctor Jekyll et Mister Hyde. L'un n'aime rien moins que les coups d'éclat et la lumière. L'autre privilégie les entretiens feutrés, les rencontres en tête à tête, les rendez-vous de l'aube.

Récemment encore avec le chef de l'opposition Walter Veltroni venu discuter avec lui d'une éventuelle réforme des Institutions. Ying: Berlusconi vante les méthodes de l'entreprise, goûte peu du dialogue social et des jeux parlementaires. Yang: Letta est un grand commis de l'Etat unanimement loué pour son sens de la médiation et du compromis. Pour la gauche, il est ainsi «l'homme invisible» qui permet de maintenir un contact avec la majorité de Silvio Berlusconi même dans les moments les plus tendus.

Depuis plus de vingt ans aux côtés de Silvio Berlusconi, «le décisif» comme l'appelle Goffredo Bettino, principal conseiller de Walter Veltroni, a d'abord été présentateur d'une émission politico-culturelle sur Canale 5 puis, à partir de 1993, vice-président de Fininvest, le groupe du magnat de la communication avant de suivre celui-ci en 1994 en politique.

«Silvio Berlusconi a une intuition prodigieuse», indique l'intéressé pour expliquer sa fidélité et son abnégation au profit d'un homme aussi différent de lui. Au point d'avoir couvert dans le passé le financement illégal de partis politiques. Mais même ses adversaires louent l'intégrité personnelle de ce fervent catholique, dont le plus grand honneur est sans doute d'avoir été nommé en 2008, «gentilhomme de Sa Sainteté le Pape».

Travailleur infatigable, médiateur viscéral il se lève chaque jour à 6heures et oublie les vacances. «Letta est une personne qui consacre tout son temps libre à la famille, c'est-à-dire rien», a un jour commenté Giuliano Ferrara, ex-porte- parole de Silvio Berlusconi. Quand on demande à ce dernier s'il a l'intention à l'avenir de devenir chef de l'Etat, il répond invariablement: «pour le futur, je ne pense pas à moi mais à Gianni Letta». Quant à Walter Veltroni, il verrait bien un jour le nom de Gianni Letta dans un gouvernement de gauche et d'ouverture.