Dimanche à 3 h 30 du matin, l'Italie s'est brusquement «éteinte». Une gigantesque coupure de courant a précipité la Péninsule dans l'obscurité la plus totale. Il n'y a cependant pas eu d'incidents graves. Le black out, advenu alors que la majeure partie de la population dormait d'un sommeil profond, n'a révélé ses conséquences que dans la matinée, quand les équipes des sapeurs-pompiers et de la protection civile étaient déjà à l'œuvre. En début de soirée, la distribution de l'énergie électrique n'était totalement rétablie que dans le nord du pays. Il faudra sans doute toute la nuit aux 10 000 techniciens rappelés d'urgence par l'Enel, l'électricien national, pour rétablir la normalité. «Le fait est que notre système de distribution n'a pas tenu», a convenu un haut fonctionnaire de la Gérance du réseau de transmission nationale (Grtn), sans être le moins du monde capable de déterminer les causes de l'interruption. Tout au plus sait-on que deux lignes à très haute tension reliant la France à l'Italie ont donné forfait au même moment, provoquant des déconnexions en chaîne qui se sont propagées des Alpes à la Sicile.

Au saut du lit, les Italiens – tout au moins ceux qui ne s'étaient pas fiés au réveil électrique – ont pu mesurer l'étendue des dégâts. Heureusement, c'était dimanche, et les rendez-vous professionnels étaient limités. La plupart des bars, lieux traditionnels du petit déjeuner, avaient dû renoncer à l'ouverture. Pas une pompe à essence n'était entrée en service. Pas de musée non plus, ni de cinéma ou de théâtre. Malgré les efforts déployés par la RAI, l'information a tardé à arriver: très peu de citoyens sont encore en possession de l'antique radio à piles…

Si le trafic aérien n'a pas subi de retard, en revanche les chemins de fer ont évidemment été bloqués: dans les gares transformées en bivouacs, les plus étonnés furent les touristes étrangers qui, ne saisissant pas les annonces exclusivement lancées en italien, étaient persuadés qu'il s'agissait d'une grève sauvage du personnel. 110 trains longue distance avec 30 000 passagers sont demeurés bloqués, le plus souvent en rase campagne.

Les 250 occupants du rapide Turin-Palerme ont vécu une véritable odyssée: secourus en fin de matinée par une locomotive à kérosène qui a traîné leur convoi dans une gare de Calabre, il leur a été offert le service d'autocars pour se rendre dans les restaurants voisins avant de reprendre leur voyage, qui aura duré plus de 24 heures.

A Naples, la population craignant une interruption de la distribution d'eau, s'est précipitée vers les fontaines publiques. A Palerme on a fait provision de pain, à tout hasard. A Turin, une transplantation de foie a suscité l'état d'urgence dans le principal hôpital de la ville dont les groupes électrogènes se sont trouvés à court de carburant à l'improviste. Curieusement les îles mineures, d'habitude mal desservies, n'ont subi aucun contrecoup du black out: elles sont en effet dotées de centrales électriques autonomes.

Rome a connu la situation la plus délicate. La Ville éternelle célébrait sa Nuit blanche copiée sur le modèle parisien: 1,5 million de personnes s'étaient réunies pour assister à une multitude de manifestations artistiques devant se prolonger jusqu'à l'aube. Un violent orage a terni la fête avant que les projecteurs ne soient privés d'alimentation. Il s'est ensuivi un immense embouteillage qui n'a pris fin qu'à l'aube. La situation la plus curieuse s'est produite au Vatican où le pape Jean Paul II devait, le matin, annoncer le prochain consistoire des cardinaux. Il n'a pu prononcer son discours qu'avec l'aide des micros de la RAI, en possession de puissants groupes électrogènes.

L'urgence était pourtant annoncée. Déjà en juillet, le GRTN avait dû procéder à des coupures de courant sporadiques et contrôlées pour abaisser la consommation d'électricité. La cause n'avait alors rien de technique: la sécheresse prolongée, provoquant une baisse record des eaux du Pô, avait contraint à suspendre les activités d'une importante centrale à hydrocarbure. Cela avait déstabilisé la distribution sur tout le territoire italien. L'événement permit aux spécialistes en énergie de tirer la sonnette d'alarme. L'Italie a en effet renoncé au nucléaire en 1987 et se voit aujourd'hui obligée d'importer 16,5% de son électricité consommée, principalement de France et de Suisse, à travers des dorsales à haute tension qui sont aujourd'hui mises en cause.

Unanimement, les techniciens dénoncent la fragilité de ce système de dépendance. Un projet de multiplication des centrales thermoélectriques et hydroélectriques est à l'étude sans jamais avoir été pris en considération par les autorités politiques. L'objectif est la réalisation de 24 nouvelles installations pour un total de 11 837 MW. Le projet est en grande partie demeuré sur le papier en raison de difficultés de caractère local ou d'autorisation de jonction avec le réseau de distribution. Les financements nécessaires sont aussi dans le vague. Selon l'ingénieur Gianni Silvestrini, ancien directeur général du Ministère de l'environnement, l'Italie doit faire front au vieillissement de ses centrales et de son réseau, déterminer une politique énergétique réelle et s'adresser de manière plus déterminée aux énergies renouvelables. Après le black out de ce dimanche, le gouvernement de Silvio Berlusconi accuse les Verts, à l'opposition, de lui mettre des bâtons dans les roues.

Il n'en reste pas moins que le désastre de ce dimanche, s'il révèle toutes les faiblesses du réseau énergétique italien, est inexplicable. Et inquiétant. «Comment justifier l'accident, se demande le président de la Commission européenne Romano Prodi, alors que le pays était au plus bas de la consommation et durant une nuit tempérée?» Le fait que deux lignes à haute tension essentielles pour la fourniture aient sauté en même temps laisse aussi les techniciens pantois.