L’acte V de la mobilisation des «gilets jaunes» paraît déjà programmé ce samedi, malgré l’intervention d’Emmanuel Macron lundi soir. Pas sûr, en revanche, que le mouvement de protestation se poursuive avec la même intensité. L’ouverture des débats à l’Assemblée nationale, mardi, en vue de l’intégration dans le projet de loi de finances 2019 des différentes mesures sociales annoncées par le président français, devrait contribuer à calmer le jeu. Preuve de la volonté commune d’en sortir, le Sénat (contrôlé par l’opposition de droite) a d’ailleurs voté dès hier un amendement pour accélérer l’entrée en vigueur de la prime d’activité revalorisée à 100 euros, promise par le chef de l’Etat à tous ceux qui perçoivent le salaire minimum.

Pas facile en revanche, pour Emmanuel Macron, de reprendre l’initiative politique alors que, sur le terrain, les meneurs des «gilets jaunes» proches de La France insoumise (gauche radicale) ou de la droite dure cherchent à poursuivre le combat. D’où l’importance pour l’Elysée, selon le sociologue Jean Viard, d’afficher son volontarisme social et de renouer avec les territoires. Avec, à moyen terme, un possible remplacement du premier ministre, Edouard Philippe…

Le Temps: Emmanuel Macron a-t-il, lundi soir, répondu aux attentes des «gilets jaunes»?

Jean Viard: J’ai l’impression que son intervention peut marquer un tournant. L’affaiblissement du mouvement et son pourrissement à la veille de Noël me semblent être le scénario le plus probable. Beaucoup de choses vont dépendre, sur le terrain, de l’attitude des militants de la gauche et de la droite radicales qui, ces dernières semaines, ont pris les devants. La mobilisation des «gilets jaunes» est le troisième tour de la présidentielle. Il faut donc à la fois, pour y répondre, un volet social et un volet politique.

Cette «colère est une chance», a affirmé le président. Vous êtes de cet avis?

Oui car elle oblige le pouvoir à ouvrir les yeux. Emmanuel Macron s’est rendu compte qu’il y avait de la haine chez les «gilets jaunes». Une haine à laquelle seul un changement politique majeur peut répondre. Ce qui se passe en France est à la fois le résultat d’une succession d’erreurs de sa part – il l’a reconnu – et la conséquence d’une décennie de crise. Cela fait dix ans que les salariés français se serrent la ceinture.

Or depuis le début de ce quinquennat, ils entendent le pouvoir exécutif parler d’embauches, d’attractivité, d’investissements. Ils constatent les allègements fiscaux concédés aux riches. Les habitants des territoires périurbains voient les métropoles accaparer tous les emplois. Les ruraux, de leur côté, observent les fermetures toujours plus nombreuses des services publics. Tous ceux qui ont besoin de leur voiture pour aller travailler constatent qu’ils sont toujours plus taxés alors que des sommes folles sont dépensées pour aménager des voies cyclables dans les grandes villes. Ce mouvement, c’est un coup d’arrêt d’une population qui dit haut et fort: «Et moi, je gagne quoi dans tout ça?»

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L’augmentation du salaire minimum est donc la bonne réponse?

Je plaidais pour cette augmentation. On peut dire ce qu’on veut, le smic reste en France un symbole. Mais attention à ne pas caricaturer: les «gilets jaunes» ne veulent pas que de l’argent. Ils veulent aussi du respect. Et là, Emmanuel Macron va devoir faire un énorme effort. Sa grande faute est de ne pas avoir donné de sens à son action. Il a oublié le social et délaissé les territoires.

Je l’ai vu moi-même, après ma candidature malheureuse aux législatives pour La République en marche dans le Vaucluse. Tous ceux qui m’avaient épaulé ont disparu. Ils sont retournés chez eux. Le macronisme n’a pas gardé ses militants. Les technocrates l’ont accaparé, croyant pouvoir diriger le pays comme une entreprise. En quelques mois, Macron a perdu ses troupes et son parti. Il s’est retrouvé seul face aux «gilets jaunes».

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Seul, mais capable de reprendre l’initiative?

Des réformes positives ont eu lieu. Celle de la SNCF. Celle du marché du travail. Celle, surtout, de l’éducation, avec le dédoublement des classes primaires dans les zones défavorisées. La France a un énorme problème de formation de main-d’œuvre auquel Emmanuel Macron ose s’attaquer. Maintenant, il lui faut écouter davantage et changer de registre. La mondialisation n’est pas heureuse. Il faut établir un rapport de force. Le drame de Macron est que son projet n’était pas guerrier. Or aujourd’hui, le retour des empires impose de défendre ses intérêts nationaux pied à pied. C’est encore possible au niveau européen. La future chancelière allemande est francophile. Elle veut aussi une Europe puissante. La partie n’est pas perdue. La colère des «gilets jaunes» donne à Macron des armes pour se battre.

Vous parliez de la réponse politique à apporter à cette colère populaire. Le premier ministre, Edouard Philippe, doit-il partir?

Le remplacer au milieu de la crise aurait tout compliqué. Il faut faire voter les décisions prises. Il faut tenir bon. Après? Un changement d’équipe me paraît en effet nécessaire. Macron a besoin d’un chef de gouvernement qui comprend le peuple et qui suscite la confiance. Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, pourrait jouer ce rôle. Jean-Paul Delevoye, chargé de la réforme des retraites, est aussi un bon candidat. Il y a aussi le centriste François Bayrou, ou quelqu’un comme le président de la région des Hauts de France, Xavier Bertrand. Le virage social et territorial du quinquennat doit être incarné, si possible avant les élections européennes du 26 mai 2019.


A lire:

Jean Viard, Une société si vivante, Editions de l’Aube, 252 p.