Les «gilets jaunes» l’avaient promis: pas question d’abandonner leur mobilisation tant que le gouvernement français n’aura pas reculé sur la hausse prévue des tarifs du carburant qui a mis le feu aux poudres. Leur nouvelle journée d’action, ce samedi, sera donc un bon test, une semaine après les blocages du 17 novembre dans de nombreux départements. Point important: ces manifestants davantage mobilisés en province feront aussi irruption dans Paris, où ils pourront défiler sur le Champ de Mars, au pied de la tour Eiffel. Eléments d’explication.

Un mouvement qui s’enracine

La leçon de cette semaine est claire: même si leurs barrages sont assez facilement levés par les forces de l’ordre, en particulier sur les autoroutes et près des raffineries de carburant, les «gilets jaunes» sont en mesure de mobiliser. Le refus du gouvernement français de faire la moindre concession sur les hausses de tarif programmées du diesel, et la fin de non-recevoir adressée au syndicat CFDT qui propose l’ouverture d’une grande discussion «pour un pacte social de la conversion écologique», sont interprétés comme un défi par de nombreux protestataires. Lesquels parlent désormais de bloquer en priorité les plateformes logistiques. Point noir: le risque de violence. Sur la semaine écoulée, le bilan s’élève à deux morts par accident (une femme en Savoie le samedi 17, un motard dans la Drome mardi 20), 600 blessés et plus de 800 interpellations.

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Une colère qui ne s’estompe pas

Les «gilets jaunes» forment une coalition de mécontentements qui, pris tous ensemble, forment une synthèse des colères françaises. Le géographe Jacques Levy, professeur honoraire à l’EPFL, enseigne aujourd’hui à l’Université de Reims. Son analyse: «Une seule grille de lecture ne suffit pas. On ne peut pas dire par exemple qu’il s’agit d’une révolte des «abandonnés de la République» comme on l’entend parfois, car la précarité est beaucoup plus forte aux abords des métropoles que dans les zones rurales, surreprésentées dans ce mouvement. On ne peut pas non plus y voir la révolte de la seule classe moyenne appauvrie de la France «périphérique», car plusieurs régions de contestation se portent plutôt bien sur le plan économique, comme autour de Bordeaux par exemple. C’est une agrégation de «ras-le-bol», qui traduit une forte demande de participation, de discussion et d’écoute. L’exécutif français doit comprendre ce besoin de démocratie interactive. Le problème n’est pas seulement que les manifestants vivent mal leur perte de pouvoir d’achat. Ils se sentent surtout ignorés, sans prise sur les événements.»

Un diagnostic proche de celui dressé par l’ancien ministre de l’Ecologie Nicolas Hulot pour sa rentrée à la télévision jeudi soir. «Il faut un accompagnement social de la transition énergétique», a-t-il préconisé.

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Des solutions difficiles à trouver

Auteur de Théorie de la justice spatiale (Ed. Odile Jacob), Jacques Levy voit dans cette mobilisation la traduction d’une réalité inquiétante: «L’Etat providence à la française fonctionne de moins en moins bien, et l’importance des prélèvements obligatoires est de plus en plus mal vécue, compte tenu de l’appauvrissement des services publics. Un consensus se dégage, du côté des «gilets jaunes» pour des salaires plus élevés. Or des territoires entiers, et c’est un problème européen, ne sont plus compétitifs. Leur capacité d’innovation est limitée. Ils restent sur le seuil de la nouvelle donne économique. Ils sont laminés.»

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Un constat d’impasse entretenu par le faible niveau de la croissance. Résultat, poursuit Jacques Levy: «De plus en plus de Français ruraux ont l’impression d’être des productifs mal payés qui entretiennent des oisifs dans les métropoles. C’est statistiquement faux. Mais l’impression est tenace et difficile à dissiper.»