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Les «gilets jaunes» et l'étau sécuritaire

Après la blessure à l’œil d’un meneur du mouvement des «gilets jaunes» samedi à Paris, la polémique a repris sur les armes utilisées par la police française. Une interdiction du LBD 40 pourrait être prononcée vendredi et les députés voteront sur le projet de loi anti-casseurs le 5 février

Un mot est souvent prononcé par les «gilets jaunes», lorsqu’ils tentent d’expliquer l’attitude de leur mouvement face au pouvoir politique français: «résistants». Or, au vu des méthodes plus que musclées employées par la police française pour les disperser, et à en juger par le projet de loi «anti-casseurs» dont débattent actuellement les députés, ce sentiment de «résistance» paraît promis à un bel avenir.

L’article 2 du texte législatif proposé le 8 janvier par le premier ministre, Edouard Philippe, après les violents affrontements en décembre entre manifestants et policiers – et inspiré d’un texte défendu à l’automne par le Sénat, contrôlé par l’opposition de droite – prévoit, ni plus ni moins, de permettre aux préfets de prononcer des «interdictions administratives de manifester» pouvant aller jusqu’à un mois envers des personnes suspectes. La création d’un fichier anti-casseurs et d’un délit de «dissimulation volontaire de tout ou partie du visage» devrait figurer aussi dans la version sur laquelle voteront les députés le 5 février. Avant que le texte soit renvoyé aux sénateurs…

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85000 marcheurs

Pour les «gilets jaunes» qui étaient encore 85 000 à marcher dans les villes françaises samedi dernier, la volonté de resserrer l’étau sécuritaire ne fait aucun doute. C’est notamment la thèse défendue par Jérôme Rodrigues, ce meneur du mouvement blessé à l’œil samedi 25 janvier place de la Bastille. Selon ce proche d’un autre leader du mouvement, Eric Drouet (brièvement arrêté par la police le 2 janvier), sa blessure est le résultat d’un tir de LBD 40, cette arme de maintien de l’ordre achetée par la police française au fabricant suisse Brügger & Thomet.

Les policiers avaient initialement affirmé le contraire, évoquant l’explosion d’une grenade de désencerclement qui, une fois jetée au sol, projette des projectiles en plastique dur à hauteur des jambes pour permettre aux forces de l’ordre de se dégager. Or cet argument semble contredit par la confirmation d’un tir de LBD mal contrôlé, au moment où Jérôme Rodrigues s’est effondré. De quoi augmenter la pression sur le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative française, qui doit se prononcer ce vendredi sur l’interdiction ou non de cette arme helvétique.

Le LBD est normalement prohibé lors des manifestations classiques et utilisé lors des «émeutes urbaines». «On a vraiment l’impression que la police joue désormais le tout pour le tout sécuritaire, soutenue par un gouvernement qui se drape dans le «grand débat national» pour dire qu’il n’est plus nécessaire de manifester. Si rien n’est fait pour baisser la tension, d’autres accidents auront lieu», prédisait un orateur des «gilets jaunes» mercredi, lors de la conférence de presse de Jérôme Rodrigues.

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Trois questions

L’utilisation du LBD 40 (pour lanceur de balles de défense) cristallise le débat sécuritaire car elle pose trois questions: le ciblage des manifestants par les policiers, la nature des munitions en plastique utilisées et la formation des tireurs. Sur le premier point, le sentiment chez les «gilets jaunes» est que les forces de l’ordre veulent éliminer les meneurs, qu’ils ont identifiés après onze samedis de manifestations. Une chasse à l’homme qui ne dit pas son nom aurait lieu, selon eux, pour décapiter le mouvement de ses «ultras» au moment où d’autres figures des protestations, comme Jacline Mouraud ou Ingrid Levavasseur, ont décidé d’entrer en politique.

Côté munitions, un différend s’est installé entre le fabricant des LDB Brügger & Thomet et la police française. La firme suisse affirme que les balles en plastique d’origine sont moins blessantes que celles utilisées ces derniers samedis, ce que réfutent les autorités françaises, selon lesquelles, au contraire, les munitions helvétiques ont été écartées en raison de leur «effet lésionnel supérieur».

Dernier point enfin: la formation des policiers. Quatre à cinq personnes en sont normalement équipées par escadron de gendarmes mobiles. Mais des policiers des brigades anti-criminalité (BAC), plus mobiles et chargés d’interpeller les manifestants les plus durs, en auraient aussi reçu, et leur utilisation serait bien moins conforme aux règles. «Les flics ont reçu mission de casser notre mouvement. C’est clair. Leurs LBD et leurs grenades de désencerclement cherchent à nous briser», nous affirmait à la mi-janvier à Yvetot (Normandie) une manifestante. Le Conseil d’Etat devra dire, ce vendredi, s’il suit les recommandations du «défenseur des droits» qui avait, le 15 janvier, réclamé son interdiction.

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