France

«Les «gilets jaunes» occultent le bilan d’Emmanuel Macron»

Le 15 mai 2017, Emmanuel Macron accédait à l’Elysée après avoir été élu président de la République une semaine plus tôt. Comment juger son action au bout de deux ans? L’avis de Sophie Pedder, correspondante à Paris de «The Economist», auteure de «Révolution Française»

Le titre de son essai dit l’ampleur du changement espéré, après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, le 15 mai 2017. Dans Revolution Française (Bloomsbury Publishing), Sophie Pedder, correspondante de The Economist à Paris depuis 2003, revient sur la «réinvention» de la France promise par le plus jeune chef de l’Etat de la Ve République. Son livre, publié avant la crise des «gilets jaunes», a depuis été réédité et actualisé. Alors, révolution ou pas, à quelques jours des européennes du 26 mai?

Le Temps: La révolution dont vous parlez est bien différente de celle préconisée par certains «gilets jaunes». Pourquoi avoir choisi ce titre alors qu’Emmanuel Macron est, au contraire, dépeint par une partie de ses opposants comme «le président des riches»?

Sophie Pedder: Parce que ce titre correspond à la réalité. Avant d’être prônée dans la rue par certains porte-parole des «gilets jaunes», la révolution s’est déroulée dans les urnes en 2017, d’abord lors de la présidentielle, puis lors des législatives. Quel séisme! Cette victoire d’un candidat sans parti, jamais élu auparavant, était révolutionnaire au sens strict. Regardez ensuite le résultat sur les bancs de l’Assemblée: le renouvellement a été colossal. Beaucoup plus de jeunes députés, beaucoup plus de femmes et surtout des profils d’élus complètement différents de leurs prédécesseurs, tout droit arrivés des bancs des universités, du monde de l’entreprise ou du tissu associatif.

La volonté macronienne d’avancer au pas de charge dans les réformes était aussi révolutionnaire. Souvenez-vous du quinquennat de François Hollande. On avait l’impression que rien ne bougeait. Je ne dis pas que le contenu des réformes opérées par Macron est révolutionnaire. Je dis que sa méthode, son style, ses modalités d’action sont en rupture nette avec la France d’hier.

Quel résultat deux ans après? Une France bouleversée, transformée?

Je n’aime pas cette présentation binaire. Tout n’est pas en noir et blanc. Je suis plus nuancée. Deux ans après, Emmanuel Macron a incontestablement changé la perception de la France à l’étranger. Il a aussi rompu avec l’habitude de ses prédécesseurs qui consistait à enterrer leurs promesses électorales dès leur entrée en fonction. Macron a fait ce qu’il avait promis: il a quasi aboli l’impôt sur la fortune, il a enclenché de grands chantiers dans l’Education nationale, il a réformé par ordonnances le marché du travail, il a transformé la SNCF… La difficulté de cet anniversaire est que les «gilets jaunes» occultent ce bilan. On oublie aujourd’hui que jusqu’à cette crise, Emmanuel Macron avait su résister à la pression de la rue. Il n’avait pas plié lors de la grève «perlée» des cheminots.

Mai 2017-mai 2019: à quel moment intervient la cassure, le bug?

C’est l’affaire Benalla. Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Mais elle a été extrêmement mal gérée, et lorsque Emmanuel Macron lance aux médias, en juillet 2018, «Qu’ils viennent me chercher!», l’engrenage de la provocation devient fatal. Cette phrase est déplacée. L’affaire Benalla, c’est le moment où on commence à se poser des questions sur sa capacité de jugement. Mais là aussi, rappelons-nous: trois jours avant les révélations du Monde, la France est en liesse pour fêter la victoire des Bleus au Mondial de foot! Juger ces deux ans de quinquennat, c’est se souvenir de tout.

Bilan final: deux années de présidence réussie?

Emmanuel Macron a démontré son habileté et sa ténacité, c’est incontestable. L’idée du «grand débat national» était originale et inédite. Il a pu repartir en campagne, et il excelle dans cet art. A-t-il repris l’initiative? Non, pas encore. Les élections européennes seront déterminantes. Il a besoin d’une victoire politique. Il faut que sa liste arrive en tête devant celle du Rassemblement national. On se retrouve un peu dans une situation de «midterms» à l’américaine. Si la liste présidentielle l’emporte le 26 mai, alors il pourra repartir au combat, en France et au niveau européen.

L’un des versants de la crise des «gilets jaunes» est la recrudescence des violences policières. Le pouvoir macronien est-il violent?

Non. Emmanuel Macron n’est pas pour moi un président violent. Il y a des violences policières, face à des manifestants parfois très violents aussi. De nombreuses enquêtes ont été ouvertes. Les critiques fusent sur les méthodes des forces anti-émeutes. Mais pour moi, ce n’est pas un élément saillant de ce début de quinquennat.

Au final, Emmanuel Macron n’a-t-il pas été élu trop jeune? Est-ce la fracture de l’âge?

Je ne le pense pas. Un enchaînement de circonstances a marqué ces deux années, mais elles ne sont pas dues à sa jeunesse. Tony Blair, Barack Obama, Justin Trudeau ont accédé eux aussi au pouvoir suprême avant 50 ans. Ce n’est pas son âge qui est en cause. C’est absurde. Les fractures qui sont apparues ces deux années sont d’un autre ordre. Fracture morale, tant la déconnexion entre Emmanuel Macron et le peuple est à plusieurs reprises apparue béante, laissant presque s’installer une impression de mépris dont il est en partie responsable. Fracture politique surtout, y compris au niveau européen: le grand échec de Macron, depuis deux ans, reste l’Allemagne. Macron a beaucoup parié sur la relation entre Paris et Berlin, et les Allemands n’ont pas été à la hauteur. D’où l’importance, pour la suite de sa présidence, d’obtenir un succès dans les urnes le 26 mai.


Sophie Pedder, Revolution Française, Bloomsbury Publishing. En anglais.


En vidéo

Deux ans après son élection, les quatre défis d’Emmanuel Macron. Analyse de notre correspondant à Paris, Richard Werly:
Publicité