Après une matinée relativement calme, des heurts ont éclaté samedi à différents endroits de la capitale lors de la quatrième grande journée de mobilisation des «gilets jaunes», placée sous très haute sécurité. Des gaz lacrymogènes aux abords des Champs-Elysées, le Drugstore de Publicis de l'avenue attaqué, des vitrines brisées avenue de Friedland, une barricade enflammée sur les Grands-Boulevards où les véhicules blindés de la gendarme ont été déployés... Des points de tension se sont soudainement créés en début d'après-midi alors que contrairement au samedi précédent aucun incident majeur ne s'était produit jusqu'à la mi-journée. Une trentaine de blessés ont été comptabilisés en début d'après-midi.

Quelque 31000 manifestants ont été dénombrés sur l'ensemble du territoire pour près de 1000 interpellations et plus de 500 gardes à vue prononcées. Environ 400 personnes ont été arrêtées à Bruxelles et un policier a été blessé pendant un rassemblement de «gilets jaunes» belges, qui a réuni un millier de manifestants, a-t-on appris auprès de la police locale.

Retour sur le récit en début d'après-midi de notre correspondant.

Pas question de renoncer. Ils sont une centaine, divisés en plusieurs groupes, à se masser sur l'avenue Mac-Mahon, non loin de la place de l'Etoile et de l'Arc de Triomphe, théâtres samedi dernier d'exactions et de violences qui ont stupéfait le monde entier. Ce groupe de «gilets jaunes» vient de la Somme, le département de Picardie dont Emmanuel Macron est originaire. Parmi eux: une enseignante à la retraite, deux infirmières, un fonctionnaire, quelques commerçants...Tous refusent de décliner leur identité complète, que les barrages de police exigent pourtant avant de les laisser-passer au compte-goutte pour rejoindre les Champs Elysées, où quelques poubelles ont été incendiées et les canons à eau de la police ont du être brièvement utilisés.

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Le renoncement, pour ces manifestants, serait de rebrousser chemin alors qu'ils ont atteint Paris ce matin vers six heures, déposés par les bus affrétés par un collectif dont Gilles affirme être le responsable. «Nous avons promis à nos conjoints et à nos familles deux choses explique celui-ci au correspondant du Temps: de rester pacifistes et de planter notre banderole sur les Champs!». Il nous montre la dite banderole. Elle n'appelle pas, contrairement à tant d'autres, à la démission de Macron, mais elle parle de pouvoir d'achat. Gilles a passé toute la semaine dans un campement de «gilets jaunes», sur le parking d'un supermarché prés d'Amiens. «Trop d'impôts tue la France», enrage sa bannière de tissu, repliée pour l'heure dans un grand sac. Gilles ouvre la liste de récriminations par une demande: le rétablissement de l'impôt sur la fortune, amendé au début du quinquennat Macron. «Les riches doivent payer. Ils ne peuvent pas être exemptés», lâche-t-il.

Des protestations ont lieu à Marseille, Grenoble (où l'un des porte-paroles des Gilets Jaunes a été interpellé), Saint-Etienne, Rennes, Lyon et dans de nombreuses villes moyennes de France. Des blocages sur l'autoroute A6, entre Tournus et Macon. L'autoroute A9 coupée à hauteur d'Agde. L'A10 paralysée à hauteur du barrage de Saint-Arnoult. Des tentatives d'interruption du trafic routier sur le périphérique parisien à hauteur des portes Maillot et Dauphine, qui permettent d'accéder aux beaux quartiers de l'ouest parisien.

Tout au long de la matinée, ce quatrième samedi de mobilisation est resté en mode affrontement mineur entre les protestataires et les forces de l'ordre. Nous l'avons constaté vers midi au pied des grands magasins - Printemps et Galeries Lafayette - , tous fermés, retranchés derrière des palissades de bois. Les «gilets jaunes» se savent surveillés, épiés, contrôlés. Tous ont déjà eu affaire à la police depuis leur arrivée, aux premières heures de l'aube. Les contrôles sont fréquents. Une femme se met à genoux devant nous face aux policiers casqués, avant de se relever, une fois la photo prise par ses compagnons de lutte. Quelques-uns prônent l'érection de barricades...

Le groupe de «gilets jaunes» avec lequel nous échangeons, pas loin de la salle de spectacles de l'Olympia, est visiblement composé de syndicalistes. Certains admettent avoir été «encartés» à la CGT. Ils disent ignorer la «marche pour le climat» qui doit simultanément se dérouler ce samedi dans Paris. Parmi eux: pas mal de jeunes retraités, et des parents qui se disent révulsés par les images des interpellations survenues en fin de semaine dans plusieurs lycées de banlieue paralysés par des actions coup de poing. 

On tente de nouveau de faire un point avec un commissaire, en faction près de l'église de la Madeleine. Silence. La police ne communique pas. Une seule confirmation vers 13 heures: rien de grave ne s'est déroulé. Le retour au calme tant espéré? Pas si sûr. Les CRS craignent la soirée, la nuit, les guet-apens toujours possibles. Exagéré? «La semaine dernière, les «gilets jaunes» ont joué le chaos explique un gendarme casqué au volant de sa voiture. Ils se disent pacifistes devant vous, mais dès qu'ils le pourront, ils passeront à l'action». Vu de l'extérieur, impossible de comprendre leur déploiement. La priorité a été donnée aux groupes de policiers mobiles. L'idée est de permettre les manifestations, mais après avoir dûment contrôlé tout le monde. La mi-journée s'achève et partout dans Paris, les barrages filtrants tournent à plein régime. 


Retrouvez ici notre récit matinal, publié à 11h30

8h40 au pied de la gare de Bercy, à proximité de l'imposant ministère des Finances. C'est le premier face à face direct entre «gilets jaunes» et policiers auquel nous assistons depuis ce matin. Dès sept heures, nous avons arpenté les principaux quartiers visés samedi dernier par les pillages et les actes de violence commis en marge des manifestations. Bastille. République. Châtelet. Rue de Rivoli. Concorde. Opéra. Champs Elysées. Alma. Invalides. Partout, le même spectacle: des dizaines de rues bloquées, des centaines de magasins et d'agences bancaires dont les façades ont été, à la hâte, recouvertes d'épais contreplaqués. Rue de Rivoli, sur cette grande artère commerçante qui mène de l'Hôtel de Ville à la place de la Concorde, les magasins qui ont choisi de ne pas obturer leurs vitrines ont bien conscience de jouer au poker.

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Jacques est stagiaire, vendeur chez le grand opticien Lissac, non loin des Halles. Ses grandes baies vitrées sont pour l'heure intactes. Un peloton de CRS, harnachés et casqués, patiente juste devant. «On parie sur le fait que les «gilets jaunes» sauront, cette fois, contenir les casseurs» explique cet étudiant en commerce international à Nanterre. Tandis que juste à coté, une banque a préféré, elle, se barricader...

Masques et protections en cas de violences

Arrivée à Bercy donc. Les trains qui s'arrêtent ici viennent du centre de la France, en particulier de la région de Clermont-Ferrand. Ils sont pleins de «gilets jaunes», levés dès cinq heures pour «monter sur Paris». Le gilet leur sert d'uniforme mais tous arborent des tenues de manifestants prêts à en découdre. Chacun est équipé de masques, pour les lacrymogènes. Des meneurs distribuent des plaques de cartons à glisser sous les blousons, pour se protéger la poitrine. Beaucoup sont venus avec des casques de motos. L'ambiance flirte déjà, en début de matinée, avec l'affrontement.

Juste à coté de la Cinémathèque française voisine, CRS et «gilets jaunes» se font face. Une trentaine de chaque coté. Dans le café situé face à l'Accor Arena, la grande salle de concert de Bercy, la chaine d'information continue BFM TV diffuse en direct les images d'arrestations en train d'avoir lieu à l'autre bout de Paris, porte Dauphine, où les policiers viennent de saisir du matériel plus que suspect apporté par un bus: des sacs remplis de manches de pioche, des masques à gaz professionnels, des kilos de pansements comme si la bataille était programmée. A Bercy, la tension est palpable. L'escalier roulant de la gare déverse littéralement des dizaines de «gilets jaunes» à la minute, qui s'agglutinent sur le pavé. Un groupe vient de Moulins, dans l'Allier. L'autre de Cosne-sur-Loire, au nord de la Nièvre. Ils ont pour objectif de se rendre place de la Bastille, ceinturée depuis l'aube par des cars de policiers appuyés par deux blindés légers et des canons à eau...

Deux Paris s'opposent ce samedi matin, et cela devrait durer tout au long de la journée. Sur la rive gauche, du coté du quartier latin, l'ambiance matinale est presque normale. La capitale française est déserte, mais le marché de Noël au pied de l'église Saint-Germain-des-Prés n'a pas plié bagage. Le café de Flore est ouvert. Celui des Deux Magots est fermé. Les commerçants, presque tous montés de province pour ce mois de décembre, ouvrent les uns après les autres leurs échoppes dans les petits chalets en bois préfabriqués. Etonnamment, la gare Montparnasse, qui dessert la Bretagne, n'est pas encore remplie de «gilets jaunes». On oblique vers le quartier des ministères et l'ambassade de Suisse, située à proximité des Invalides. Là, tout est quadrillé.

Le scénario redouté: plusieurs foyers de violence simultanés

La rue de l'Université qui donne accès à l'Assemblée nationale est fermée de part et d'autre par un barrage de camions de police. Sur l'esplanade des Invalides déboule un convoi de voitures policières, toutes remplies par des hommes casqués et en tenue. Les policiers normaux, ceux qui font d'ordinaire la circulation, semblent avoir disparus. Les touristes prennent des photos, sans comprendre ce qui se passe vraiment. Les chefs d'escadrons de CRS refusent de nous parler. Personne ne semble savoir d'où pourraient surgir les «gilets jaunes», alors qu'à la radio, un lieutenant apprend que quelques centaines d'entre eux arpentent les Champs Elysées. Officiellement, Paris reste une ville ouverte aux protestataires. Calcul très risqué, car si la situation s'embrase dans plusieurs endroits simultanément, contrôler les violences deviendra un enfer.

La fermeture la plus symbolique, trois semaines avant Noël, est sans doute celle des grands magasins du boulevard Haussmann, derrière l'Opéra Garnier, et celle des musées. Juste en dessous du Trocadéro, dont l'esplanade presque vide contemple la Tour Eiffel qui perce le ciel gris-bleu, le musée des arts asiatiques Guimet est barricadé derrière des planches. L'exposition sur le Japon impérial et les réformes de l'ère Meiji n'est plus qu'un souvenir. Tout est cloué, verrouillé, fermé. Le grand hôtel de luxe voisin Shangri-La filtre les clients un par un et a fermé ses hautes grilles de fer forgé. Aucun passant ne s'en souvient, mais c'est dans une salle voisine qu'Emmanuel Macron avait, durant sa campagne présidentielle victorieuse, présenté son projet pour la défense de la France, et pour l'instauration d'un service national universel. C'est donc ici que le candidat s'était, le temps d'un discours, frotté aux questions militaires, cultivant son rôle de futur chef des armées. Or l'entrée de la salle en question est, elle aussi, fermée ce jour à double tour. Paris est assiégé, ou se vit comme tel. Tous les passants à qui nous parlons estiment que ce calme matinal est trompeur et que le pire, c'est à dire de nouvelles violences, ne pourra pas être évité. 

Le périphérique, autre théatre de manifestations

A l'Opéra, où les interdictions de circuler dans de nombreuses rues nous repoussent en scooter, une autre façade symbolique, connue de monde entier, est aujourd'hui aveugle: celle du Grand Café de la Paix derrière, l'hôtel Intercontinental. Exception presque surréaliste, le bijoutier Burma a choisi, lui, de laisser sa vitrine à découvert. Elle brille d'ailleurs de toutes ses lumières. Aucun «gilets jaunes» n'est apparu encore à proximité. Les policiers ici sont plus détendus. Il parait que c'est des portes de Paris, sur le boulevard périphérique qui ceinture la capitale, que viendra le «danger». Depuis l'aube, des panneaux lumineux découragent d'ailleurs les automobilistes de l'emprunter. Des consignes qui n'ont pas été suivies d'effet, car les véhicules circulent ce matin normalement dans les deux sens. Mais jusqu'à quand?

Plusieurs leaders des «gilets jaunes» ont promis d'interrompre la circulation. C'est d'ailleurs ce qui se passe du coté de la porte Dauphine et de la porte Maillot, à l'ouest, accès naturel aux beaux quartiers du seizième arrondissement et aux Champs Elysées. Nous apercevons, à la descente d'un bus, des calicots posés à terre. Tous arborent le slogan «Macron démission». Jean, un demandeur d'emploi descendu de Normandie, affirme que cet appel à bouter le président de la République hors de l'Elysée a été écrit durant le trajet, au gros feutre. Le fait qu'Emmanuel Macron a promis de s'exprimer en début de semaine a été pris comme un encouragement. «Maintenant, il doit partir lâche Isabelle, une retraitée de Caen, qui refuse de nous dire son nom, comme la plupart des protestataires. 

«La France est comme ça, c'est un volcan»

Le fait de représenter un journal étranger calme les esprits. Les «gilets jaunes» disent ouvertement leur dédain des médias traditionnels. Mais ils reconnaissent que ces journées de tension et de blocages à travers la France sont mauvaises pour l'image internationale du pays, en pleine saison touristique et commerciale des fêtes de fin d'année. On leur explique qu'en effet, au delà des frontières françaises, personne ne comprend cette éruption soudaine de violences, et cette apparente volonté d'en découdre. Réponse: «La France est comme ça. C'est un volcan. On est comme ça. On ne supporte plus le bla-bla qui nous enterre vivants».

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Un manifestant nous parle de la Suisse, dit admirer la démocratie directe. «Vous, au moins, vous pouvez dire non à ceux qui vous gouvernent. Ils font gaffe vos dirigeants, car ils savent que le peuple est toujours en embuscade». On sent, derrière le gilet jaune posé sur l'anorak, une personnalité d'élu local, ou de représentant syndical. mais l'anonymat, ce samedi, est une consigne générale. Personne ne veut décliner son identité ou sa fonction. On se fraie tant bien que mal une chemin dans le groupe...pour buter quelques dizaines de mètres plus loin sur un barrage de CRS. Difficile de comprendre la stratégie des uns et des autres. Personne ne semble savoir à quoi va ressembler cette journée. Comme si l'affrontement était le seul dénouement possible, au fur et à mesure que les bus déversent leurs passagers sur les trottoirs...

«Macron ne comprend pas la France»

Il est 9h45 à Bercy. Jacqueline a apporté avec elle un thermos de café. Ils sont maintenant plusieurs centaines de «gilets jaunes» à attendre les consignes. De qui? Personne ne semble savoir. Seuls quelques-uns d'entre eux savent que le coffre-fort de la France, le ministère des finances, est à quelques mètres. On leur désigne le bâtiment, longé par les voies ferrées de la Gare de Lyon, venues du sud, de Rhône-Alpes et de Bourgogne. «Personne ne veut casser affirme Jacqueline, la soixantaine, arrivée dans la nuit avec des cousins en voiture. Leur véhicule, nous explique-t-elle, est garé «en proche banlieue» pour éviter les éventuels dégâts». Les revendications sont répétées à l'unisson: hausse des salaires, défense des petits commerçants, refus de la main mise de Paris sur le pays. Et surtout: «départ de Macron».

«Il ne comprend pas la France. Il s'est trompé de pays», rumine un des meneurs, qui se présente comme ancien chef d'atelier dans un garage. Tous, du moins ceux qui répondent à nos questions, ont des emplois, un salaire. Beaucoup ont des enfants, restés à la maison, dans leurs départements. Ils n'aiment pas le mot «jacqueries» ou «sans culottes». Mais ils aiment le mot «révolution» et s'énervent, à coté de la Gare de Lyon, devant la vitrine d'un kiosque à journaux (fermé) qui montre la «Une» de l'hebdomadaire Le Point: «Derniers jours pour le modèle français». «Vous voyez s'exclame Jacqueline, en servant quelques tasses de café. Ils veulent tout démanteler, tout casser». Ils ? «Le gouvernement, nos dirigeants, les patrons. Tout ceux qui n'en ont plus rien à faire de nous: le peuple». Sous le soleil timide de décembre, le «génie de la liberté» juché, à quelques centaines de mètres, sur la colonne de la Bastille, ressemble à un grand point d'interrogation au dessus de Paris.