France

Des «gilets jaunes» résolus à continuer

Plus de 280 000 Français mécontents de la hausse des prix des carburants ont manifesté samedi dans tout le pays. Cette contestation pourrait continuer à empoisonner le climat politique ces prochaines semaines

La France des «gilets jaunes» veut rester mobilisée. Telle est la principale leçon de la première journée d’action, samedi, de ces comités locaux de Français mécontents de la hausse des prix des carburants, désormais porteurs de revendications bien plus larges et de la colère des «territoires». Le mouvement s’est poursuivi dimanche sur environ 150 sites à travers le pays, sans qu’il soit possible d’évaluer vraiment l’ampleur populaire de ces manifestations, dont plusieurs ont été ponctuées de violence.

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Le gouvernement reste ferme

Cette «déferlante jaune» n’a, pour l’heure, pas fait reculer le gouvernement, résolu à maintenir l’augmentation de la fiscalité sur le diesel – principal point de contestation – à partir du 1er janvier 2019. Une fermeté justifiée par la nécessité d’accélérer la transition écologique en forçant les utilisateurs de voitures polluantes à changer leurs véhicules. Une prime pouvant aller jusqu’à 4000 euros par ménage a été annoncée pour cela, la semaine dernière, par le premier ministre, Edouard Philippe. Lequel devait s’exprimer de nouveau dimanche soir à la télévision. «Il existe dans les territoires ruraux un sentiment d’abandon, c’est vrai, et nous allons y répondre», a juste concédé la ministre en charge du dossier, Jacqueline Gourault. En n’évoquant que des réponses à long terme comme la généralisation du haut débit en province ou le futur plan santé 2022.

Du côté de l’exécutif français, le risque est de se trouver confronté à une colère diffuse, source d’incivilités dans les départements et aux abords des grandes villes. Un autre risque, illustré tragiquement samedi par la mort d’une manifestante heurtée par une voiture près de Chambéry, est la possibilité de heurts violents sur les barrages s’ils se poursuivent de façon perlée et inopinée dans les régions les plus mobilisées: Alsace, Nord, Franche-Comté, Limousin, Bretagne, Sud-Ouest et région parisienne.

Actions coup-de-poing difficiles à anticiper

Le déploiement des forces de l’ordre afin de démanteler les barrages, souvent ponctuels et mobiles et destinés à compliquer au maximum le trafic, ajoute au casse-tête. Les actions coup-de-poing des «gilets jaunes» sont en effet difficiles à anticiper et ces derniers trouvent assez rapidement des renforts en cas de confrontation. Une frange des policiers eux-mêmes, surtout en province, ne cachent pas leur ressentiment contre le gouvernement. Le suicide le 13 novembre d’une policière des Yvelines, Maggy Biskupski, présidente de l’association Mobilisation des policiers en colère, a encore illustré ce malaise au sein des forces de l’ordre.

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Si le mouvement se poursuit, cette réalité risque d’empoisonner le climat politique ces prochaines semaines. Avec en toile de fond le constat dressé par Emmanuel Macron le 15 novembre sur son échec à «réconcilier les Français». Bien qu’issu de la base, et largement motivé par la frustration des classes populaires et moyennes de province devant la hausse du coût de la vie et la pression fiscale, le mouvement des «gilets jaunes» a en outre confirmé dimanche qu’il est entré dans une phase plus politique, avec le soutien affirmé de l’opposition de droite, et en particulier du Rassemblement national, l’ex-FN.

Crispation typiquement française

L’aspect irrationnel de cette colère, que les propositions de compensations fiscales (chèque énergie, aide à la reconversion des chaudières à mazout…) ne parviennent pas à calmer, la rend plus explosive encore. Le fait que le prix du foncier soit bien moins élevé dans les campagnes et les villes moyennes que dans les métropoles – facteur clé pour le pouvoir d’achat – n’empêche pas le ressentiment d’une partie de la population française tributaire de sa voiture, et persuadée d’être «méprisée» par les élites parisiennes. Preuve de l’inquiétude sociale ambiante, Laurent Berger, le patron de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) – le premier syndicat français dans le secteur privé – a demandé à être reçu à l’Elysée au plus vite «pour construire un pacte social de la conversion écologique».

La crispation illustrée par ce mouvement est typiquement française. L’histoire du pays est jalonnée de jacqueries et de poussées de fièvre populaires, sociales et populistes. Les émeutes des banlieues de 2005 ou la révolte des «bonnets rouges» contre – déjà – une taxe écologique sur les transports en Bretagne l’ont prouvé. Sauf que l’agenda réformiste de ce gouvernement – dont l’objectif est de moderniser l’économie hexagonale et de la rendre plus compétitive – ne permet guère d’y répondre. La hausse des taxes sur les carburants n’est pas nouvelle. Une bonne partie de l’augmentation du prix à la pompe dépend aussi des cours mondiaux du pétrole. Et les mesures favorables à l’augmentation du pouvoir d’achat comme la suppression de la taxe d’habitation, prélevée par les communes sur les biens immobiliers, ont été gommées par des hausses d’impôts variées et le renchérissement du coût de la vie.

Confiance perdue

Ironie de cette année 2018: ce n’est pas du côté du secteur public et des fonctionnaires que les blocages surviennent, comme l’on pouvait s’y attendre au moment de la réforme de la SNCF, mais du côté de la classe moyenne de province et des retraités, furieux de l’augmentation des prélèvements. Une peur diffuse s’est emparée des territoires, résultat de multiples grognes et colères accumulées. L’impression d’un gouvernement de techniciens trop élitistes, coupé du réel et privé de relais, s’est répandue comme une traînée de poudre.

A 25% d’opinions favorables selon tous les sondages, la cote de popularité d’Emmanuel Macron paraît aspirée vers le bas, et sape la confiance dans son quinquennat. Difficile dès lors, à ce stade, d’imaginer un apaisement de la colère des «gilets jaunes» sans concessions significatives – et compréhensibles par tous – de son gouvernement.

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