Amérique latine

Gilles Carbonnier: «Au Chili, le modèle néolibéral est à bout»

Face à une contestation qui ne faiblit pas, le gouvernement chilien a refusé d’accueillir la COP25 et l’APEC, deux conférences internationales majeures. Pour Gilles Carbonnier, professeur à l’IHEID, c’est le modèle néolibéral qui est mis en cause

L’annonce du président chilien de ne pas héberger la conférence pour le climat COP25 et le forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), à quelques semaines de leur tenue, a pris de court la communauté internationale. Avec la contestation sociale qui ne faiblit pas dans les rues de la capitale Santiago, la sécurité de ces manifestations ne pouvait plus être assurée, a expliqué le gouvernement. La révolte a commencé par la hausse du prix du ticket de métro. Une goutte d’eau qui a fait déborder le vase, estime Gilles Carbonnier, professeur d’économie internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et expert de l’Amérique latine. D’après lui, c’est le modèle économique néolibéral, tel qu’appliqué par le Chili, qui doit être revu.

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Qu’est-ce que l’annulation de ces deux événements nous dit de l’ampleur de la crise?

Cela montre que le gouvernement a d’autres priorités en termes de sécurité et ne veut pas prendre le risque d’accueillir de tels événements internationaux, qui pourraient offrir une tribune à l’opposition. Quoi qu’il en soit, l’image d’un Chili qui a réussi à sortir d’un passé dictatorial pour mettre en place une démocratie libérale avec une stabilité économique est remise en cause par le mécontentement populaire.

Quelles sont les particularités du modèle chilien?

Durant les années 1970, avec la dictature militaire, le Chili a été un laboratoire d’une politique néolibérale conceptualisée par les «Chicago Boys», sous l’influence de Milton Friedman. L’ouverture et la privatisation de l’économie ont produit des résultats. Mais ce modèle, qui a survécu aux gouvernements successifs, est arrivé à son terme. Il est la cause de nombreux problèmes sociaux.

Lesquels?

La privatisation de l’éducation, par exemple, pousse les étudiants et leurs familles à s’endetter. Une fois sur le marché du travail, les jeunes ne trouvent pas d’emploi. Ou parfois, ils ne sont pas suffisamment rémunérés pour sortir de cet endettement post-universitaire.

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Le gouvernement a proposé d’augmenter le salaire minimum, de taxer les hauts revenus, etc. Ces mesures sociales peuvent-elles satisfaire les revendications des manifestants?

Ces concessions populistes visent à calmer la colère. L’Etat tente de reprendre le contrôle de la situation avec une politique sociale généreuse qui bénéficierait à une large partie de la population afin d’isoler certains groupes sociaux qui vont rester dans la contestation. C’est un mécanisme que l’on avait moins vu au Chili, mais qui est récurrent dans d’autres pays d’Amérique latine. C’est un balancier qui oscille entre austérité et répression d’un côté et politique sociale expansive de l’autre.

Le pays est-il capable d’assumer ces réformes?

Il faut voir quel va être leur coût à terme. Le Chili doit d’abord renforcer ses recettes fiscales qui dépendent beaucoup de l’évolution du cours des matières premières et notamment du cuivre. Le léger ralentissement de l’économie chinoise joue à ce titre un rôle important dans la demande mondiale de matières premières et sur l’évolution des cours.

Outre les revenus liés au cuivre, pourquoi les recettes fiscales sont-elles aussi faibles?

C’est le reflet d’un manque de volonté politique de s’engager dans des mesures de redistribution des richesses en ponctionnant les revenus les plus élevés. L’élite fait pression pour éviter cela. De plus, la classe moyenne supérieure est petite. Ceux qui pourraient contribuer au bien public sont donc peu nombreux. Cela fait partie des politiques néolibérales que j’évoquais. L’objectif est de maintenir un Etat libéral dont les fonctions doivent rester restreintes pour permettre aux forces du marché d’assurer la croissance économique. Dans l’Union européenne, les recettes fiscales équivalent à 40% du produit intérieur brut, alors qu’il est de 22% en Amérique latine et d’à peine 20% au Chili.

En quoi la situation chilienne est-elle semblable aux crises que traversent l’Equateur, le Pérou ou la Bolivie?

Le continent latino-américain souffre encore de la malédiction des ressources. Dans les années 2000, il y a eu une forte hausse du cours des matières premières. Les Etats latino-américains ont tendance à utiliser les recettes fiscales qui en découlent pour augmenter leurs dépenses publiques plutôt que de diversifier leur économie. La santé budgétaire de ces Etats est dès lors très vulnérable aux fluctuations des marchés.

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