A 63 ans et plus de 40 ans de carrière, le politologue et spécialiste de l’islam Gilles Kepel n’a toujours pas peur des mots. Malgré des attaques féroces de ses détracteurs, qui l’accusent d’être obsédé par le djihadisme et, partant, de faire le lit de la fracture sociale française; malgré une sentence de mort prononcée à son endroit l’année dernière par des fanatiques de Daech.

Après avoir commis plusieurs ouvrages sur les banlieues et le djihad français, voilà qu’il revient aux origines de ses recherches avec son dernier livre, Sortir du chaos: les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient. Un livre dense et éclairant, qui mène aux racines du djihadisme et explique comment le terrorisme, la régression salafiste et l’autoritarisme sont autant de conséquences paradoxales des Printemps arabes. Un livre qui évoque peu les pistes de sortie de crise, mais dont l’ambition est de fournir la compréhension nécessaire pour y parvenir.

Il nous reçoit à l’Ecole normale supérieure de Paris, où il est directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée, le verbe et la tenue élégants. Au mur, d’anciennes cartes du Moyen-Orient, son terrain de jeu, qui illustrent le cheminement historique du djihadisme développé dans son ouvrage. Invité par le Global Studies Institute de l’Université de Genève, il y donnera une conférence le 19 novembre prochain.

Le Temps: Vous avez connu Jamal Khashoggi, sauvagement assassiné dans l’ambassade d’Arabie saoudite en Turquie. Journaliste mais proche des services de renseignement de son pays, quel genre de personnage était-ce?

Gilles Kepel: Jamal Khashoggi a occupé des fonctions de journaliste et de directeur de journaux en Arabie saoudite. Il était proche du prince Turki Ben Fayçal, patron des renseignements jusqu’en 2001. Celui-ci souhaitait ouvrir le pays aux chercheurs étrangers, dans une volonté de communication. J’en ai personnellement profité et m’y suis rendu fréquemment jusqu’en 2010, où j’ai été interdit de séjour. C’est alors que j’ai connu Khashoggi, qui gravitait dans l’univers réformiste de la famille royale et ouvrait les portes à beaucoup de journalistes occidentaux. Même si, dans sa jeunesse, il était proche des Frères musulmans et avait accompagné Oussama ben Laden en Afghanistan, quand ce dernier était encore considéré par l’Occident comme un combattant de la liberté. Lorsque je suis retourné en Arabie saoudite en 2017, le changement était manifeste: une jeunesse plus visible, l’espace public envahi par la mixité. Le réformisme de Mohammed ben Salmane (MBS) était à l’œuvre.

Si Khashoggi partageait les vues réformistes du prince, pourquoi celui-ci s’en serait-il débarrassé?

Khashoggi s’est opposé à l’autoritarisme de MBS. Beaucoup de ses proches ayant été éliminés par la «révolution du Ritz-Carlton» [purge anti-corruption qui a visé 200 VIP détenus par le pouvoir], il s’est réfugié à Washington, où il a nourri la presse anti-Trump. Khashoggi avait aussi renoué avec les Frères musulmans, perçus en Arabie saoudite comme le diable. Cela multipliait les raisons d’irritation à son endroit. J’ai pu m’en rendre compte en septembre dernier, alors que j’étais en Turquie, tandis que lui-même s’y trouvait pour une conférence sur l’avenir des Frères. La rumeur disait alors que Khashoggi était sur le point de lancer un média anti-saoudien, baptisé Les abeilles. Dans ce contexte, je ne comprends toujours pas pourquoi il s’est rendu au consulat saoudien.

Son exécution a-t-elle ravivé chez vous les craintes que vous avez dû nourrir lorsque vous avez été couché sur la liste des condamnés à mort de Daech?

J’ai été d’autant plus affecté par la mort de Khashoggi que je le connaissais. Je n’ai cependant pas été condamné par une machine d’Etat, mais par Daech. Celui qui a prononcé ma condamnation a été tué par un missile. Je ne peux pas dire que je vis sans crainte aucune, mais je suis la preuve qu’on peut survivre à quarante ans de travail sur la région.

L’instrumentalisation par la Turquie de l’affaire Khashoggi est-elle un pari gagnant pour Recep Tayyip Erdogan?

Toute la presse occidentale est en effet suspendue à ses lèvres, lui qui n’est pas particulièrement reconnu pour son respect des journalistes. Il a renforcé sa position, ce qui lui était indispensable pour s’inscrire dans le jeu de l’après-guerre en Syrie. Notamment s’il veut installer des rebelles d’Idlib dans les zones kurdes de Syrie. L’Iran affaibli, la Turquie apparaît désormais comme une clé pour construire un compromis politique, nécessaire aux Russes aussi.

Le prince MBS conserve-t-il une chance d’occuper le trône?

Cette affaire l’a temporairement affaibli, on l’a vu au «Davos du désert» (forum international sur l’investissement à Riyad), où il y avait beaucoup d’absents. Mais la plupart des prétendants de la famille royale ont été écartés lors de la «révolution du Ritz-Carlton». Il est donc toujours en selle.

Les Occidentaux vont-ils faire payer l’affaire Khashoggi à l’Arabie saoudite?

Je ne crois pas. La relation tissée entre Donald Trump et le prince héritier est suffisamment forte pour que les Etats-Unis ne s’aventurent pas dans un processus de déstabilisation du royaume, leur hantise. Tout au plus y aura-t-il une sorte de rééquilibrage en faveur du Qatar, qui fait valoir qu’il est un allié moins imprévisible que l’Arabie saoudite.

Derrière les Printemps arabes, comment n’a-t-on pas vu venir l’islamisme?

Tout le monde s’est trompé. Nous étions aveuglés par la lumière de ces sociétés soulevées par une aspiration à la liberté. En décembre 2011, je dînais en Egypte au mess de l’état-major. Un général m’expliquait que l’armée allait laisser les Frères musulmans gagner, que ceux-ci allaient rapidement exposer leur nullité et que le peuple reviendrait vers l’armée. Etait-ce le goût des crevettes trempant dans une infâme sauce béchamel, cette gastronomie ringarde, qui fait que je ne l’ai pas pris au sérieux? J’ai retiré cette anecdote du livre que j’écrivais alors, Passion arabe, alors que c’est exactement ce qui est advenu. A l’époque, on a oublié la temporalité profonde, que je nomme l’alliance du baril et du Coran. Le djihadisme s’est construit en trois phases. La première commence en 1979, en Afghanistan, et se poursuit avec l’effondrement de l’URSS en 1989. Après le succès viennent la Bosnie, l’Egypte et l’Algérie: les généraux restent au pouvoir, fin de partie en 1997. Deuxième phase, changement de stratégie: Ben Laden frappe le 11 septembre 2001 New York et Washington mais échoue à piéger les Etats-Unis en Irak après 2003. La troisième phase arrive en 2005, quand Abou Moussab al-Zarqaoui, responsable d’Al-Qaida en Irak, prône la lutte entre chiites et sunnites, puis quand Abou Moussab al-Souri appelle à frapper l’Europe. Une fois le soulèvement des Printemps arabes passé, les forces islamistes, ancrées dans une tradition profonde, ont investi le terrain.

Ceux qui estiment que le djihadisme est un épiphénomène font fausse route?

Prétendre que Daech n’a rien à voir avec l’islam, c’est méconnaître l’histoire et les textes. Il faut se baser sur les sources, écouter les prêches, la manière dont les mouvements djihadistes utilisent le corpus. L’esclavage des femmes yézidies? Il figure dans les textes, Daech n’a rien inventé. Tout l’enjeu, c’est l’interprétation.

Mais l’Etat islamique aujourd’hui n’est plus grand-chose, et le djihadisme ne menace plus guère l’Europe!

Sa capacité opérationnelle à nuire s’est amoindrie sous l’effet de sa destruction territoriale en octobre 2017. Ses chantres sont entrés dans une phase d’introspection, suite à cet échec qu’ils considèrent comme une punition d’Allah. Je pense qu’ils cherchent un autre modus operandi.

Et si le djihadisme disparaissait?

Je ne crois pas qu’il va disparaître car ses adeptes ne connaissent pas le repentir, on le voit dans les prisons ou sur le web. Et parce qu’il fait partie d’un mouvement historique. Par contre, beaucoup de sympathisants doutent désormais.

Le salafisme fait-il le lit du djihadisme?

La salafisation des esprits est tout aussi dangereuse, même s’il y a un espoir que le nouveau leadership saoudien cesse d’étendre cette idéologie dans les mosquées européennes. Car la rupture culturelle que le salafisme instaure par rapport à nos valeurs que sont la démocratie, la liberté de conscience ou l’égalité hommes-femmes fournit le substrat intellectuel au djihadisme. On le voit dans les banlieues où se crée une classe révolutionnaire du genre des «possédés» de Dostoïevski, ferment du radicalisme.

On vous voit venir… une classe que drague une certaine gauche!

Oui, la gauche obsédée par l’anticolonialisme, qui appelle à une intersectionnalité des luttes contre le mâle blanc dominant. Cette intelligentsia islamo-gauchiste profite de la correction politique en vogue pour tisser sa toile.

Seriez-vous devenu ami avec Eric Zemmour?

Non, je ne suis ni zemmouroïde, ni partisan d’Olivier Roy [politologue français spécialiste de l’islam, détracteur de Gilles Kepel]. L’excès du premier se nourrit du déni de réalité du second, et vice-versa. Ils fonctionnent en couple, avec pour conséquence de faire monter les nationalismes xénophobes européens. Je crains qu’ils ne nous mènent vers une victoire des europhobes aux élections européennes de 2019. Je ne passe pas mon temps à crier au loup, comme Zemmour, mais je trouve tout aussi navrant de mépriser la connaissance au prétexte qu’elle ne sert pas l’idéologie des temps.

Au fond, aimez-vous le combat?

Pas particulièrement mais, quand il le faut, je le mène. Comme devant l’échec de l’analyse occidentale, imputable à la diffusion de vues qui font du djihadisme une simple conjoncture et nient son enracinement historique. La presse et les politiques en ont été intoxiqués. Les faits doivent être restitués et non pas occultés.

Jeune, vous étiez un intellectuel du gauche. A quel moment votre regard a-t-il changé?

Lors de mon séjour en Syrie, où je me suis rendu compte de ce que représente une dictature de gauche. Puis il y eut l’assassinat au Liban de Michel Seurat, mon mentor, enlevé par une organisation islamiste en 1986. Ce qui n’a pas fait de moi un homme de droite, mais j’ai perdu mes illusions. J’ai soutenu Emmanuel Macron en 2017: je lui ai fourni les arguments qu’il a utilisés dans son débat contre Marine Le Pen.

Vous faites partie du Siècle, un club élitiste français, dont les protagonistes du monde politique, économique et intellectuel dînent tous les derniers mercredis du mois. Vous aimez le pouvoir?

Le Siècle est un dîner où se cooptent des gens d’une certaine notoriété qui échangent des idées. Il m’arrive de m’y ennuyer mais aussi d’y apprendre des choses. Le pouvoir, je l’observe mais ne l’exerce pas. Les hommes politiques passent du Capitole à la roche Tarpéienne, mais l’universitaire demeure.

Tariq Ramadan est incarcéré depuis février. Ne craignez-vous pas qu’on en fasse un martyr?

Certains font la comparaison avec le traitement réservé à Dominique Strauss-Kahn, libéré sous caution, et crient ici à l’acharnement confessionnel. Toutefois, j’observe que ses soutiens dans le monde associatif musulman se sont réduits, comme s’il devenait une nuisance. De plus, les jeunes issus des quartiers populaires ont désormais des figures intellectuelles issues de leurs rangs, et contestent son magistère.

En Suisse, certains estiment que le prosélytisme sévit dans les prisons. Qu’en est-il en France?

Les prisons françaises sont une académie du djihad. Le temps de l’islam scande la détention. J’ai moi-même été convié à débattre avec des djihadistes dans une prison, à l’invitation d’une association de détenus. Le but n’était pas de polémiquer, mais d’historiciser le mouvement djihadiste. Les intéressés ont détesté être étudiés comme un objet de sciences sociales. Comme je parlais mieux arabe qu’eux, ils se sont ridiculisés devant les autres prisonniers. On m’a dit qu’ils ont ensuite lancé un coup de fil à Raqqa, qui s’est traduit par ma condamnation à mort.

Si vous étiez suisse, accepteriez-vous l’initiative «anti-burqa»?

Oui, il me semble que l’occultation de la femme et l’enfermement communautaire vont à l’encontre de nos valeurs. La Suisse, cet ensemble consociatif de particularismes, a raison de chercher un consensus autour d’un minimum incompressible de valeurs en commun.

La tolérance n’est-elle pas préférable à l’exclusion?

Quand on entérine la fragmentation communautaire, on ouvre des failles où s’immisce le salafisme. Et la balkanisation enfante la guerre civile.


Questionnaire de Proust


Votre plus gros défaut?

Avoir fait confiance à trop de gens au cours de ma vie.

Votre plus grande qualité?

La persévérance. L’orientaliste est un animal à sang froid et au cuir épais.

Un pays où vous ne voudriez pas vivre?

Le califat islamique de Daech.

Les erreurs qui vous inspirent le plus d’indulgence?

Celles des débutants.

Une vertu dont vous aimeriez être doué?

L’oreille musicale.

Un péché mignon culinaire?

Le tajine de coings.

Plutôt «Libération» ou «Figaro»?

Je fais mon propre mélange en ligne. J’y ajoute «Le Temps», qui est aussi lu à Paris.

La dernière fois que vous avez eu peur?

Quand j’ai appris que j’étais condamné à mort par Daech. Finalement, ce sont eux qui ont perdu.

En dates

1955: Naissance à Paris.

1974: Se rend en Syrie, où il découvre le Moyen-Orient.

1980: Diplômé de sciences politiques, après avoir été diplômé de philosophie et d’anglais.

1984: Premier livre, Le prophète et pharaon, analysant l’islamisme militant contemporain.

1995: Devient directeur de recherches au CNRS, puis professeur associé à Columbia et à l’Université de New York.

2001: Nommé professeur de sciences politiques à Sciences Po, où il fonde le Campus Moyen-Orient Méditerranée.

2017: Il occupe une chaire à l’Université de la Suisse italienne, à Lugano. Il dirige un nouveau pôle de recherche, la Middle East Mediterranean Freethinking Platform. Il publie de nombreux ouvrages au cours de sa carrière.

2018: Publication de Sortir du chaos: les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, aux Editions Gallimard.