Terrorisme

Gilles de Kerchove: «Le retour des djihadistes est moins massif qu'attendu»

Selon le coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, l'Union européenne a beaucoup progressé ces dernières années dans le repérage des anciens djihadistes. Reste la question du plein accès aux preuves digitales

Quelque 5000 Européens sont partis rejoindre l'Etat islamique ou Al-Qaïda. Que sont-ils devenus? Interview.

Le Temps: Plusieurs Etats européens semblent préférer voir leurs djihadistes jugés au Moyen-Orient que de retour chez eux. Qu’en dites-vous?

Gilles de Kerchove: L’Union européenne n’a bien sûr pas à se prononcer sur cela, mais je dirais que chaque Etat membre est confronté à cette question. Que l’Irak juge des personnes qui ont commis des crimes sur son territoire ne me paraît pas anormal. La meilleure justice est souvent celle qui est rendue à l’endroit où les crimes ont été commis.

Il est question aussi ici d’égards que l’on doit aux victimes et à la société. Il est vrai qu’il y a des préoccupation légitimes, et nous sommes notamment opposés à l’imposition de la peine de mort. Les Etats européens ont affirmé leur détermination à assurer toute la protection consulaire nécessaire.

– Ces Etats semblent pourtant comme embarrassés par ces retours...

– Je pense que les Etats assument pleinement leur responsabilité lorsque ces personnes reviennent. Il est beaucoup plus difficile qu’auparavant de revenir dans l’espace Schengen sans être identifié. Par ailleurs, les dispositifs juridiques ont fortement évolué et les Etats membres se sont dotés de législations très précises à cet égard.

Nous améliorons aussi l’accès aux preuves, et notamment aux preuves digitales. Ce dernier point représente l’un des grands chantiers sur lesquels nous travaillons puisque la plupart du temps, les seules preuves que l’on puisse obtenir de la participation d’un individu à une entreprise terroriste, sont de ce type: un message Whatsapp, un email, un selfie, une vidéo sur Youtube…

L’important, pour les services de police et les magistrats, c’est d’avoir un accès très rapide à ces preuves digitales qui souvent sont stockées dans des cloud en Californie. La Commission va faire d’ici peu des propositions en ce sens, ce qui va améliorer les procédures judiciaires. Une géolocalisation de votre téléphone à Raqqa est considéré par certains Etats membres de l’Union comme une preuve suffisante de votre participation à Daech.

Avoir accès aux données de l’opérateur de télécommunications est donc un élément primordial. Il y a enfin la question des programmes de désengagement, en prison surtout, car il est très important d’essayer de préparer les personnes qui vont être libérées et de veiller à ce qu’elles ne recourent plus à la violence pour imposer leurs idées.

– Cette question du retour des djihadistes était annoncée comme un énorme défi pour les Etats européens. Or, ces retours semblent moins nombreux que prévu. Comment l’expliquez-vous?

– Pour le moment, nous avons un nombre de retours qui est en effet moins important que celui qui était attendu. Il s’agit plutôt d’un retour au compte-gouttes. Actuellement, pour faire simple, nous avons 5000 Européens qui sont partis rejoindre Daech et Jabhat al-Nosra. Un millier ont été identifiés comme étant morts sur place et 1500 sont déjà revenus, surtout dans les années 2013 à 2015. Potentiellement, il en reste donc 2500, mais je pense que ce chiffre doit être relativisé car nous n’avons pas la totalité de l’information.

Un bon nombre de facteurs peuvent en effet intervenir. Il se pourrait par exemple que davantage de personnes aient été tuées dans les combats. Mais surtout, les contrôles à la frontière entre la Syrie et la Turquie sont devenus beaucoup plus exigeants qu’il y a 2 ou 3 ans, et on ne passe donc plus aussi facilement. En outre, même si le «califat» s’est pratiquement effondré, il y a encore des combats et notamment une poche de 2000 ou 3000 combattants le long de l’Euphrate, à la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Certains de ces djihadistes sont peut-être déjà passés en Turquie mais ne sont pas encore rentrés en Europe. Il se peut aussi que d’autres se soient rendus vers d’autres théâtres d’opérations. On sait qu’il y a eu quelques mouvements vers les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie, ou encore vers l’Afghanistan. Nous pensons que ceux qui sont revenus dans les années 2013 à 2015 sont ceux qui ont été très vite désillusionnés par ce qu’ils ont vu sur place. En revanche, ceux qui sont restés sont les plus motivés, et il n’y a pas de raison qu’ils reviennent. Ils savent qu’ils vont être mis en prison chez nous et je pense qu’ils vont souhaiter continuer le combat dans d’autres zones.

– La traque est donc devenue mondiale?

– Cela explique l’importance que nous attachons à l’échange de renseignements dans un espace plus large, notamment à travers Interpol. Nous essayons d’aider les pays du pourtour, comme par exemple la Jordanie et l’Irak, à améliorer l’utilisation des bases de données, leur interconnexion avec Interpol et le contrôle des frontières… Tout cela est très important afin d’éviter que ces pays puissent être déstabilisés par des retours. Car il n’y a pas que le retour en Suisse, en Belgique ou en France qui pose problème, mais aussi le risque de voir certains de ces combattants partir pour le Sahel ou pour la Tunisie.

Nos collègues algériens nous rappellent toujours que la décennie abominable au cours de laquelle plus de 100 000 personnes ont été assassinées correspond avec le retour de ce qu’ils ont appelé les Afghans, c’est-à-dire les Algériens qui étaient partis comme moudjahidines se battre en Afghanistan et sont rentrés au début des années 1990. Nous avons tiré la leçon de tout cela.

– Le manque de coordination entre Etats européens a souvent été évoqué à l’heure d’expliquer l’échec de la lutte contre les attentats. Quels progrès ont-ils été accomplis?

– On a fait beaucoup de progrès dans le domaine de l’information policière. Les Etats membres ont alimenté les bases de données, au point qu’il y a maintenant à Europol un nombre de signalements sur les combattants étrangers qui est plus ou moins équivalent au nombre de combattants que l’on pense être partis. Cela veut dire que les Etats membres ont partagé l’ensemble de l’information dont ils disposent. La collecte de nouvelles données s’est aussi améliorée, en matière de données sur les passagers, sur les transactions financières ou sur les métadonnées.

Mais parallèlement à ces collectes, il y a également la création de nouvelles bases de données. Nous sommes en passe de nous doter, au sein de l’Union européenne, d’une base de données sur les entrées et les sorties – un peu à l’image de l’ESTA américain – de tous les pays non soumis à visa pour vérifier la dangerosité éventuelle des personnes avant qu’elles ne viennent. Un autre grand chantier, c’est aussi celui de l’interopérabilité des bases de données. Sans entrer dans les détails, il s’agit de mettre en réseau toutes ces bases aux objectifs différents pour que, avec une seule consultation à la frontière extérieure, on puisse vérifier tout de suite si une personne est connue.

Voilà pour la police. Mais dans le domaine du renseignement, la filiale du club de Berne, qui est le club des services de renseignement chargés du contre-terrorisme (les Etats de l’Union auxquels s’ajoutent la Suisse et la Norvège), a fortement intensifié et structuré sa coopération et travaille désormais jour et nuit.

– L’efficacité n’est donc qu’une question de données?

– C’est important de collecter toutes les données pertinentes, et d’échanger autant que possible, mais le troisième volet du triptyque est tout aussi fondamental: c’est la question de l’analyse. Le problème, c’est que nos services sont de plus en plus confrontés à ce que j’appellerai un tsunami de données, ou ce que les Français appellent joliment l’infobésité. Dans beaucoup d’attaques récentes, la donnée était présente mais elle n’avait pas été correctement analysée. L’exercice qui consiste à définir des priorités est extrêmement compliqué.

Parmi les milliers ou dizaines de milliers de radicaux potentiels, il est essentiel d’essayer d’identifier ceux qui pourraient se rapprocher de ce que j’appellerai le «tipping point» (point de bascule), soit les radicaux qui se rapprochent du passage à l’acte. C'est cela le grand défi, c'est de faire la bonne analyse. C’est à cela que répond la proposition du président Emmanuel Macron de créer une académie européenne du renseignement, afin d’améliorer la formation des analystes.

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