Royaume-Uni

Gina Miller, seule contre le Brexit

L’obstination d’une simple citoyenne britannique a forcé Theresa May à passer par le parlement pour lancer la procédure de divorce d’avec l’UE, ce qui devrait être chose faite dans les jours qui viennent. Ce combat lui vaut des tombereaux d’insultes

On y est. Neuf mois après le référendum en faveur d’une sortie de l’Union européenne, le gouvernement britannique va déclencher dans les jours qui viennent — peut-être dès mardi — l’article 50 du traité de Lisbonne, qui débutera officiellement le processus du Brexit. La Chambre des communes va donner son feu vert à la première ministre Theresa May, peut-être dès ce lundi.

David contre Goliath

Le gouvernement avait initialement prévu de ne pas consulter les députés. Si le parlement a son mot à dire, c’est grâce à l’obstination d’une femme de 51 ans. Gina Miller, Britannique d’origine guyanaise, s’est lancée dans un combat improbable: elle a poursuivi en justice l’exécutif britannique, estimant que le droit constitutionnel l’obligeait à passer par le parlement.

A la surprise générale, elle a remporté cette lutte à la David contre Goliath. Elle, simple citoyenne britannique qui s’attaquait à l’Etat, sur le sujet politique le plus brûlant du moment, a gagné devant la cour suprême en janvier. Un combat solitaire et difficile.

Je n’aurais jamais cru que j’allais rester seule

«Je pensais que je serais rejointe par d’autres personnes après avoir débuté le processus judiciaire, confie-t-elle aujourd’hui, assise très droite sur sa chaise, sur un ton extrêmement assuré. Je n’aurais jamais cru que j’allais rester seule.»

L’histoire de Gina Miller en dit long sur le climat politique délétère qui règne au Royaume-Uni depuis la décision de sortir de l’Union européenne. Depuis qu’elle s’est lancée dans sa bataille judiciaire, les menaces pleuvent contre elle, et elle ne compte plus les messages racistes, elle qui est noire. «On a essayé de détruire toute ma vie, qui s’en trouve complètement chamboulée.»

Je reçois des lettres et des e-mails d’insultes. On me dit que je suis un primate, on me souhaite d’être violée

Née Gina Nadira Singh dans ce qui était alors la Guyane britannique, arrivée au Royaume-Uni à l’âge de dix ans, Gina Miller vit aujourd’hui dans la crainte permanente. «Je reçois des lettres et des e-mails d’insultes. On me dit que je suis un primate, on me souhaite d’être violée…» Les insultes concernent aussi sa famille, elle qui a trois enfants (29 ans, 11 ans et 10 ans). La police enquête sur huit cas de harcèlement contre elle et a procédé à deux arrestations. Chez elle, une alarme et des boutons d’alerte ont été installés. Gina Miller ne prend plus les transports en commun et évite de passer du temps dans la rue. «Je m’attendais à des attaques en me lançant dans cette affaire, mais pas au racisme.»

Comment tient-elle? «Je suis très forte pour survivre.» Elle fait référence à ses parents, qui étaient très engagés politiquement dans la colonie de la Guyane britannique. Son père avait cofondé un parti politique indépendantiste, dont l’autre cofondateur avait été assassiné. «Petite fille, je me rappelle ma famille parlant de politique, et j’étais très consciente de ce qu’il se passait.» Bien plus tard, elle a aussi subi des violences de son premier mari, et affirme qu’avoir été capable de sortir d’un tel cauchemar donne une immense force intérieure.

Inconnue du grand public

Son combat détonne pourtant. Inconnue du grand public il y a six mois, beaucoup s’interrogent: Gina Miller n’est-elle pas la marionnette d’un groupe puissant, qui mènerait ainsi la lutte contre le Brexit en secret? Qui se cache derrière elle? Elle jure qu’elle ne travaille pour personne. «C’est moi, et moi seule.» Elle a juste reçu le soutien financier de Charlie Mullins, homme d’affaires qui a fait fortune avec une entreprise de plomberie.

Son désir de porter l’affaire devant la justice est né d’une conférence quatre jours après le référendum. En discutant avec un confrère, elle qui a une formation de juriste est arrivée à la conclusion que la pratique constitutionnelle britannique empêchait le gouvernement de mener seul les négociations sur le Brexit. L’argument central est assez simple: seul le parlement a le pouvoir de changer les lois, et la sortie de l’Union européenne équivaut à un changement de loi.

Vive tension lors des débats

Sans faire dérayer le Brexit, l’affaire a compliqué la vie de Theresa May, qui a été obligée de rédiger une loi pour le déclenchement de l’article 50. Les débats ont été âpres à la Chambre des communes, et la Chambre des lords a infligé deux défaites au gouvernement, en faisant passer deux amendements: un pour autoriser automatiquement le droit de résidence aux Européens qui vivent déjà au Royaume-Uni, et un pour accorder un droit de veto au parlement sur l’accord final sur le Brexit.

Le problème n’est que passager pour Theresa May. Sauf surprise, la Chambre des communes devrait annuler les deux amendements et la première ministre devrait avoir les mains libres pour négocier. Mais la vive tension des débats est venue lui rappeler qu’il faudra aussi compter avec des parlementaires récalcitrants.

De nouvelles poursuites possibles

Désormais égérie des anti-Brexiters, Gina Miller n’a aucunement l’intention d’arrêter le combat. «Je me sens très responsable, notamment pour les Européens qui vivent au Royaume-Uni.» Elle prévient qu’elle prépare de nouvelles poursuites judiciaires si le gouvernement cherche à contourner le parlement à la fin des négociations sur le Brexit, d’ici à deux ans. Pas question désormais d’abandonner la lutte.

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