Après le début catastrophique de sa présidence européenne, lorsqu'au Parlement de Strasbourg il avait traité le député allemand Martin Schulz de «kapo», Silvio Berlusconi avait, vendredi, à cœur de montrer une image souriante et rassurante. A l'occasion de la visite à Rome du président de la Convention européenne, Valéry Giscard d'Estaing (VGE), venu remettre le projet définitif de Constitution pour l'Europe, le chef du gouvernement italien n'a cette fois commis qu'une petite entorse au protocole. Alors que VGE tentait vainement d'éloigner une mouche qui le troublait lors de la conférence de presse commune, le Cavaliere a saisi un exemplaire des travaux de la Convention et abattu l'importune. «La première victime du Traité», a commenté, amusé, Giscard d'Estaing. Pour le reste, les deux hommes ont fait œuvre d'amabilité et de complicité dans la tentative de porter à son terme le projet de Constitution. Dans une atmosphère similaire, VGE avait auparavant rencontré le chef d'Etat italien Carlo Azeglio Ciampi pour lui remettre également une copie du texte.

A cette occasion, l'ancien président français a profité pour rappeler «que ce sont les citoyens qui sont les véritables protagonistes de l'intégration européenne». Une manière assez claire de mettre en garde les gouvernements contre toute tentation de modifier radicalement ou de bloquer l'adoption du texte rédigé par les conventionnels. VGE n'est désormais plus maître de son «bébé» européen. Le projet de Constitution est depuis vendredi dans les mains des Etats. A partir de début octobre s'ouvrira en effet la Conférence intergouvernementale (CIG) qui sera chargée d'examiner le texte et éventuellement de l'amender. Les vingt-cinq gouvernements (les Quinze et les dix nouveaux pays membres en mai 2004) ont seuls autorité pour entériner la nouvelle Constitution. Et pour ce faire, l'unanimité est exigée. Or, certains pays ont déjà émis des réserves. C'est le cas notamment de l'Espagne qui, en cas d'adoption du texte en l'état, verrait son rôle diminuer au sein des subtils équilibres européens. Reste qu'un échec serait redoutable pour la construction européenne. D'une part, parce que les 105 conventionnels ont signé le texte proposé par VGE. D'autre part, parce que le document a reçu le soutien du «club des grands pays», à savoir l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne.

Texte définitif?

Pour l'heure, l'Italie s'est montrée particulièrement mesurée. Le président de la Commission européenne, Romano Prodi, souhaite aller plus loin en donnant davantage de pouvoir aux organes communautaires par rapport aux Etats. Mais le gouvernement Berlusconi a préféré rester prudent. «Nous aussi aimerions élargir la règle du vote qualifié aux dépens de l'unanimité, a ainsi indiqué le Cavaliere. Nous tenterons d'aller dans ce sens, mais il faut être concrets et réalistes.»

Poussé par le Vatican, nombre de responsables italiens font aussi pression pour introduire une référence au christianisme dans le préambule de la Constitution. Mais là aussi, Berlusconi a indiqué: «Je réitérerai cette requête, je le garantis, mais je ne crois franchement pas qu'elle sera acceptée.» Au-delà, le gouvernement italien considère que le document porté par VGE à Rome constitue davantage qu'une base de départ, mais un texte quasiment définitif. D'autant que l'essentiel pour Berlusconi est d'enregistrer un succès international. Surtout après ses déboires au Parlement européen, début juillet.

L'objectif pour Rome est donc d'obtenir un accord au sein de la CIG avant la fin de l'année de manière à célébrer la signature de la nouvelle Constitution au printemps prochain dans la capitale italienne. «Le compromis global représente le maximum qu'il était possible d'atteindre sans risquer de déchirer le tissu encore fragile de l'UE, a ainsi déclaré Silvio Berlusconi. Nous exercerons l'art de la médiation.» Et d'ajouter: «Il faut veiller à ce que le texte ne soit pas dénaturé.» Trop heureux de trouver un tel allié, Valéry Giscard d'Estaing s'est bien gardé de rappeler à ses interlocuteurs transalpins le dérapage du Cavaliere à l'occasion du début du semestre de présidence de l'UE.