A 67 ans, Giuliano Amato n'a rien perdu de sa finesse d'analyse. Eminent juriste, celui qui fut surnommé «Docteur subtil» du temps où il occupait le devant de la scène politique italienne (il fut plusieurs fois ministre et deux fois premier ministre, de 1992 à 1993 puis en 2000-2001) était l'hôte, vendredi, du colloque international sur la Constitution européenne, organisé jusqu'à ce samedi par le Centre d'études juridiques européennes de l'Université de Genève.

Le Temps: L'Espagne a été la première, le 20 février dernier, à accepter la Constitution européenne par référendum. Le oui a été massif (76,7%), mais la participation faible (42,32%). Qu'en dites-vous?

Giuliano Amato: Comparée à celle des élections européennes de l'an dernier, la participation au référendum a été à peine inférieure. C'est intéressant, car cette fois, les électeurs ne devaient pas choisir des candidat, mais voter pour quelque chose de plus abstrait. Donc ce résultat est tout à fait satisfaisant. De toute façon, pour des référendums sur de telles matières, je n'attends pas de forte participation.

– Jacques Chirac a annoncé vendredi la date du référendum en France. Que se passerait-il si les Français disaient non le 29 mai prochain? Plus généralement: si l'un des 25 refusait le traité, s'exclurait-il de l'UE?

– Les juristes se disputent pour savoir si le pays qui dirait non à la Constitution s'exclurait de l'Union. Le fait est que la Constitution donne le droit à chaque Etat membre de se retirer. Cela veut dire implicitement que l'Europe est en train de devenir non un grand marché uniquement, mais aussi une communauté politique, une communauté de valeurs, de droits et d'obligations. En d'autres termes, si vous ne vous sentez plus membre de la famille, alors il n'y a plus de raison pour vous d'y rester.

– Mais si la France dit non?

– Je ne peux pas imaginer l'Europe sans la France. Donc même si les Français disent non, cela voudra dire qu'ils n'aiment pas la Constitution, mais certainement pas qu'ils n'aiment pas l'Europe. Les Français sont en droit de dire qu'ils sont une part essentielle de l'Europe. Ils sont, avec quelques autres, les vrais pères fondateurs de l'Europe. Cela dit, même si je peux me tromper, je pense que les Français diront oui.

– N'y a-t-il pas aussi un risque de voir des questions de politique intérieure interférer sur le vote?

– Bien sûr, on pourra voir des gens voter non parce qu'ils veulent punir le gouvernement ou le président. Mais je me souviens du vote sur Maastricht en 1992. J'ai alors souvent rencontré Pierre Bérégovoy, le premier ministre de l'époque, qui me disait être confiant trois semaines avant le vote alors que les sondages étaient très défavorables. A la fin, le oui a gagné, même si ce n'est que d'un cheveu.

– Comment voyez-vous le vote des Danois? Pourraient-ils dire non?

– Les Danois sont toujours un point d'interrogation, ils aiment avoir un pied dedans et un dehors. Mais j'ai l'impression que les raisons de dire non n'existent pas cette fois pour eux, comme ce fut le cas avec l'euro. Ce qu'il faut bien voir, c'est que cette fois, la Constitution va dans une autre direction: c'est la première fois que l'économie sociale de marché est explicitement mentionnée comme cadre européen; c'est la première fois que les droits sociaux sont listés (ndlr: dans la Charte des droits fondamentaux). Donc je pense que dans ce sens, les Danois diront oui.

– Et les Britanniques?

– Ils sont le seul vrai point d'interrogation. Mais Tony Blair a été très fin en organisant son calendrier de manière à d'abord gagner les élections puis à attendre que tous les autres pays se soient prononcés pour appeler les Britanniques aux urnes. Si les 24 Etats membres ont dit oui, je vois mal les Britanniques dirent non, car ils ne veulent pas sortir de l'Europe. Dans ce sens, le vote sur le référendum concernera plus l'appartenance à l'Union que la Constitution elle-même. C'est pour cela qu'on peut espérer qu'à la fin les Britanniques diront oui.

– Et les Polonais?

– La situation politique en Pologne est actuellement difficile à lire. Mais de nouveau, je crois que mois après mois les Polonais prennent conscience des bénéfices qu'ils tirent de leur appartenance à l'Union. Là aussi, je pense que le temps travaille pour un oui final.

– Mais au fond, vous qui êtes juriste, vous savez très bien que ce texte n'est pas une Constitution?

– C'est vrai et c'est faux. De fait je le considère comme un document juridique hermaphrodite pour une Europe hermaphrodite. Car plus que tout autre organisation, l'Europe est un processus en devenir permanent. Historiquement, elle a commencé par être une organisation internationale avec un traité international puis petit à petit des éléments constitutionnels y ont été ajoutés. C'est dans ce sens que je parle aujourd'hui d'hermaphrodite, d'autant plus qu'on dit une constitution et un traité.

– Les adversaires de gauche de la Constitution dénoncent son caractère néolibéral?

– C'est de la pure idéologie. Ce document comporte beaucoup plus de dispositions sociales que tous les précédents.

– Quelles sont les principales avancées du texte par rapport à Nice?

– Il y a en a plusieurs qui font que, même si ce n'est pas la Constitution que je souhaitais, il vaut la peine de l'approuver. Pour ne citer que les principales, je dirais d'abord que la Constitution renforce le rôle du parlement européen, qu'elle reprend la Charte des droits fondamentaux, prévoit un ministres des affaires étrangères et donc un embryon de politique étrangère commune.

– Des critiques dénoncent le fait que ce débat sur la Constitution est très éloigné des préoccupations des citoyens européens, que répondez vous à cela?

– Il ne peut pas y avoir une large participation autour d'un document juridique. Dans l'histoire, aucune constituante n'a réuni des millions de personnes enthousiastes. Pour ce qui est de l'Europe, il est vrai que les premiers traités ont été négociés secrètement par les responsables politiques. Mais pour la Constitution, tout a changé: il y a eu la Convention, travaillant publiquement et sous le regard de la presse. Nous avons consulté des centaines d'associations et d'ONG, bref, il n'y a jamais eu une telle participation pour un tel document. Et puis maintenant, chaque pays organise son propre débat en vue de la ratification, c'est unique dans l'histoire. Mais encore une fois, la participation n'a jamais impliqué des millions de gens, mais bien ceux qui s'intéressent, veulent être actifs. Et dans le cas de la Constitution européenne, ils ont eu et ont la possibilité de le faire.