C'est un ministre vénézuélien du Pétrole qui, le premier, avait posé les termes de l'équation maudite: «Depuis que nous sommes riches, nous sommes de plus en plus pauvres», avait dit Juan Pablo Peres Alfonso au début des années 1970. Cofondateur de l'OPEP, l'homme prétendait alors que les gigantesques réserves d'or noir de l'Orénoque mèneraient son pays «à la ruine d'ici à une vingtaine d'années». Il avait vu juste. Le Venezuela, comme tant d'autres Etats dotés d'immenses richesses minières en sous-sol, a vu sa situation s'aggraver de façon dramatique. Le resources curse (malédiction des ressources) est une donnée bien connue des spécialistes qui observent l'impact catastrophique de l'exploitation des matières premières sur les populations censées en bénéficier.

L'Afrique figure hélas en tête du palmarès de ce gâchis planétaire. Du Liberia (diamants), à la Sierra Leone (diamants toujours), en passant par l'Angola (pétrole et diamants), par le Soudan (pétrole) ou par la République démocratique du Congo (coltane, zinc, étain, uranium, or et des dizaines d'autres minerais), la manne souterraine a non seulement déstabilisé les pays, elle les a même directement plongés dans des guerres atroces, dont la prolongation dans la durée n'a été possible que… grâce aux ressources minières, dont le contrôle était d'ailleurs l'un des principaux objectifs des factions rivales.

Ce cercle vicieux infernal met aux prises trois types d'acteurs: des Etats africains déstructurés, des compagnies occidentales soucieuses d'«investir» et d'offrir des «retours» à leurs actionnaires, et des gouvernements occidentaux qui trop souvent ferment les yeux sur l'impossibilité pour l'Afrique de s'en sortir tant que cette implacable mécanique n'aura pas été enrayée. Au-delà de l'annulation de la dette des Etats les plus pauvres, c'est pourtant par là, par la transparence de la gestion des ressources, que se trouve la seule issue.

Une lueur d'espoir commence toutefois à pointer. A Londres, une équipe d'activistes mène depuis une dizaine d'années un combat acharné pour dévoiler les liens obscurs qu'entretiennent ces acteurs entre eux. L'ONG Global Witness dispose de bureaux modestes dans un immeuble très années 1960, dans le quartier d'Archway, au nord de la capitale. Une trentaine de personnes y passent leur temps, entre recherches sur Internet et déplacements sur le terrain, à établir des rapports précis sur les mécanismes de corruption à l'œuvre dans les coins les plus hostiles de la planète.

Au début des années 1990, trois trentenaires londoniens décident de «faire quelque chose» pour les pays du Sud, en évitant si possible le romantisme humanitaire en vogue à l'époque. Simon Taylor, Patrick Alley et Charmian Gooch connaissent bien le Cambodge. La paix vient d'y être signée, les Khmers rouges se sont repliés à la frontière thaïlandaise. «Mais très vite, se souvient Simon Taylor, directeur de Global Witness, nous nous sommes rendu compte que les Khmers rouges continuaient à financer leurs opérations de guérilla avec le trafic des bois précieux. Ils abattaient des arbres en toute illégalité, qu'ils commercialisaient via leurs contacts auprès du régime militaire alors au pouvoir à Bangkok.»

Corrompu et corrupteur

Les trois lascars mènent l'enquête. Ils opèrent dans une zone dangereuse, se font passer pour des touristes. Le rapport qu'ils publient en mai 1995 fait l'effet d'une bombe. L'ONU prend des sanctions, la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande est mieux surveillée, et les Khmers rouges perdent leur principale source de financement.

Forte de ce succès initial, Global Witness utilise la méthode ailleurs. En Afrique surtout, où le pétrole fait le malheur des peuples tandis que les compagnies pétrolières américaines et britanniques tirent leur épingle du jeu. «Nous avons beaucoup enquêté sur l'Angola, explique Sarah Wykes, une des chercheuses du team «pétrole» chez Global Witness. L'idée était de souligner la coresponsabilité entre l'élite de Luanda et les gouvernements occidentaux et les compagnies. S'il y a un corrompu, il y a toujours un corrupteur.»

Le rapport de 2002 sur la gestion pétrolière angolaise est particulièrement édifiant. On y retrouve bien sûr le président Eduardo dos Santos, mais aussi Jacques Chirac (via les réseaux de la «Françafrique» proches de Charles Pasqua), l'homme d'affaires israélo-russe Arkadi Gaïdamak, et bien d'autres gros poissons en eaux troubles. «L'Angolagate» est au cœur de ce dossier très complexe, où des barils de brut s'échangent contre des kalachnikovs, des diamants contre des promesses de protection. Pendant ce temps, sur la plage de Luanda où le pétrole sourd sous le sable, le peuple des bidonvilles ne peut que constater sa déchéance.

Sarah Wykes est une grande voyageuse. Comme elle ne peut pas aller en Guinée équatoriale, où sa sécurité ne serait pas garantie, elle se rend à Madrid pour y rencontrer les exilés de l'opposition à Obiang Nguema, le satrape de Malabo. L'Espagne est l'ex-puissance coloniale de ce micro-Etat du golfe de Guinée qui a débarqué voici dix ans dans le club des producteurs de brut. Depuis? Depuis, la croissance économique atteint des taux records (+62% en 2001), mais on ne sait pas où est passé l'argent. Une partie a été retrouvée à la banque Riggs de Washington sur un compte au nom d'Obiang. Mais il manque toujours 700 millions de dollars pour l'année 2003, que Sarah Wykes essaie de retrouver. Elle va aussi à Washington, et à Bruxelles, effort de lobbying, pour expliquer aux autorités (FMI, gouvernements) qu'il ne faut pas regarder la Guinée équatoriale avec la miséricorde due aux pays pauvres en développement, mais avec la sévérité que méritent les potentats.