«La globalisation, un atout pour les droits de l’homme»

Rapports Le directeur exécutif de Human Rights Watch était à Genève pour la session du Conseil des droits de l’homme

Le Temps: Quelle est votre appréciation de la situation internationale aujourd’hui?

Kenneth Roth: Très clairement, elle est affreuse: de terribles atrocités sont perpétrées. Dans le domaine des droits de l’homme, il n’y a pas de garantie de progrès perpétuels. Les gouvernements et les groupes armés auront toujours la tentation de les violer. C’est au mouvement de défense des droits de l’homme et aux institutions telles que le Conseil de droits de l’homme (CDH) de repousser ces tentations, ce qui impose une vigilance constante. Ce qui a été particulièrement effroyable depuis un an, ce sont toutes ces forces qui ont agi en méprisant ouvertement les droits de l’homme. L’Etat islamique (EI) en est l’exemple le plus brutal et le plus visible.

– Vous dites que la défense des droits de l’homme est une bataille de tous les instants. N’est-elle pas en train d’être perdue?

Remettons les choses en perspective. Je fais ce travail depuis 25 ans. A l’époque, la plupart des pays d’Amérique latine étaient des dictatures. Elles sont devenues des démocraties. L’Europe de l’Est était sous le joug communiste. L’évolution est globalement positive. L’apartheid sévissait en Afrique du Sud. Aujourd’hui c’est une démocratie, même si elle reste imparfaite. Bien sûr il y a des déceptions: la Russie fait marche arrière. La Chine aussi: en termes de libertés personnelles il y a eu de grands progrès; mais les libertés politiques restent assiégées et le mouvement s’est accéléré sous Xi Jinping [le président]. Il est impossible de généraliser la situation des droits de l’homme; les évolutions sont autant positives que négatives. C’est pourquoi je ne me décourage jamais.

– HRW a-t-elle des relations avec Pékin?

– Les autorités acceptent de nous rencontrer, mais en dehors de l’Asie. Il reste hors de question pour elles d’avoir des échanges en Chine. Récemment, nous nous sommes entretenus du programme de rééducation par les travaux forcés. Une réforme était envisagée, mais seules des demi-mesures étaient proposées. Grâce au dialogue, nous avons pu démontrer qu’elles ne fonctionneraient pas. En fin d’année dernière, tout le programme a finalement été aboli. Je ne dis pas que c’est entièrement grâce à nous, mais HRW a clairement joué un rôle.

– Comment concevez-vous le rôle de HRW dans ce contexte mondial tourmenté?

– Nous sommes présents dans 90 pays, et nous opérons partout où il y a une guerre et où les oppressions sont sérieuses. Notre travail est avant tout de documenter ce qui ce passe, ce qui est devenu d’autant plus essentiel que la presse internationale est en retrait à cause de ses difficultés économiques. Bien souvent, nous sommes les seuls à être présents sur le terrain. Notre seconde mission est de faire en sorte que les choses changent en mobilisant nos capacités de plaidoyer dans les capitales clés, comme Genève ou Washington. Nous avons aussi établi de nouveaux bureaux au Brésil, en Afrique du Sud, en Inde, des pays qui n’avaient pas jusque-là de tradition de défense des droits de l’homme. Nous pensons que cette globalisation donne plus de puissance au mouvement des droits de l’homme.

– HRW est devenue incontournable. Etes-vous craints par les gouvernements? Comme l’Egypte, qui vous a refoulés à l’aéroport le mois passé, alors que vous étiez sur le point de publier votre enquête sur le massacre de la place Rabiya?

– Les gouvernements n’aiment jamais que leurs mauvais comportements soient exposés, et HRW a la capacité de le faire. Notre but n’est pas de les embarrasser, mais d’obtenir qu’ils améliorent leurs pratiques en matière de droits de l’homme. Dans les cas constructifs, ils répondent à nos prises de contacts initiales et entament des processus de réforme. En Egypte, après notre rapport, le gouvernement a commencé à coopérer avec la Commission d’enquête [égyptienne]. Il lui a soudainement transmis des documents, vidéos et photos. Reste à voir où mèneront ces investigations. Personne n’a pour l’heure été jugé pour ce qui a été la pire tuerie de manifestants dans l’histoire récente. Si l’Egypte ne mène pas sérieusement ce travail, le CDH devra prendre l’initiative car, clairement, il s’agit d’un crime contre l’humanité. Personne ne peut prétendre que l’Egypte a entrepris une transition démocratique si le meurtre de 817 personnes reste impuni.

– Certaines situations vous semblent-elles mériter plus d’attention?

– On parle peu de la Birmanie, mais il y a eu là-bas un vrai retour en arrière depuis un an. L’extrémisme bouddhiste, encouragé par le gouvernement, se déchaîne contre les musulmans en général, et les Rohingyas en particulier. De plus, il n’y a eu aucun progrès en matière de réforme constitutionnelle; les militaires continuent de gouverner. L’euphorie était prématurée.