Reportage

Le Golan, entre Druzes, colons et touristes

Occupée par Israël depuis cinquante ans, la zone située à la frontière syrienne est une destination prisée par les touristes israéliens. Mais la plupart des Druzes qui y vivent depuis des générations ne se sentent pas Israéliens

Hana et Shimon Davidovitch attendaient ça depuis longtemps. Pour leurs noces d’argent, les deux enfants de ces retraités de la fonction publique israélienne leur ont en effet offert un week-end de relaxation sur le plateau du Golan, une zone verte et riche en eau de 1154 km2 conquise durant la guerre des Six-Jours (juin 1967) et annexée en décembre 1981 par le gouvernement de Menachem Begin (Likoud).

Arrivé en autocar, le couple a voyagé en compagnie d’autres sexagénaires tout aussi heureux de se trouver là. «Respirez cet air pur, c’est autre chose qu’à Tel-Aviv, hein! Nous sommes dans la plus belle partie d’Israël», lance Hana.

Un territoire occupé

Pourtant, selon le droit international, le Golan est un territoire occupé au même titre que la Cisjordanie et que Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville sainte). Quant aux 33 kibboutzim et villages créés depuis cinquante ans, ils sont considérés comme des colonies. Mais les retraités n’en ont cure puisqu’ils se sentent «chez eux».

Avant la guerre des Six-Jours, environ 130 000 Syriens – des civils et des militaires – résidaient sur le Golan. A la fin des combats, ils n’étaient plus que 6000 ou 7000. Et 340 villages ou fermes avaient été détruits. Mais 33 000 colons israéliens se sont installés dans une série de villages apparus depuis lors tel Merom Golan, un centre touristique important, Kidmat Ziv, et d’autres. Le Golan dispose d’ailleurs d’une «capitale» baptisée Katzrin, une petite ville entourée de quelques industries implantées à coups de subsides largement distribués par Jérusalem.

Contrairement à ce qui s’est passé avec les Palestiniens de Cisjordanie, les Druzes du Golan n’ont jamais intéressé l’opinion internationale. Pourtant, la colonisation du plateau s’est déroulée à un rythme beaucoup plus soutenu que dans les autres territoires occupés. Parce que ses terres sont fertiles et riches en eau, elles attisent la convoitise du puissant lobby agricole de l’Etat hébreu.

«Le site préféré des Israéliens»

En circulant sur les routes bien entretenues du Golan, l’on croise d’ailleurs des vignobles, de nombreuses plantations et des fermes bio. «Du temps de la Syrie, rien ne fonctionnait ici. Les Druzes vivaient au Moyen-Age. Mais nous avons tout modernisé en cinquante ans et aujourd’hui, le Golan est le site préféré des Israéliens: plus d’un million et demi d’entre eux le visitent chaque année», proclame fièrement Eytan Wirtz, le guide accompagnant les retraités.

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, le Golan est beaucoup moins calme que par le passé. Car cette guerre produit ses effets: des rafales, ainsi que des obus de mortier provenant des échanges de tirs entre l’armée de Bachar el-Assad et les rebelles s’y écrasent régulièrement. A partir d’un promontoire situé au pied du mont Bental, un massif au sommet duquel se trouve une station d’écoute du renseignement militaire et donnant directement sur la ville syrienne de Kuneitra, des dizaines de touristes israéliens défilent d’ailleurs quotidiennement pour observer les combats.

«On a bien fait d’annexer ce territoire parce que les Syriens sont des barbares. Qu’ils fassent partie des rebelles ou de l’armée de Bachar el-Assad, ils s’entre-tuent comme des sauvages!» lâche Aaron Benizer, un habitant de Tel-Aviv venu observer Kuneitra à la jumelle. «Restituer le Golan? A qui, puisque la Syrie n’existe plus? Arrêtez de vous bercer d’illusions. Ce plateau fait partie intégrante d’Israël et personne ne nous le reprendra.»

La majorité des Druzes se sentent Syriens

Depuis l’annexion du plateau, de 80 à 90% des Druzes restés refusent la nationalité israélienne qui leur est proposée. Ils se contentent donc d’un «permis de séjour permanent» leur accordant les droits sociaux mais pas les droits politiques. Une sorte de laissez-passer leur permettant notamment de voyager à l’étranger.

Jusqu’à ces derniers mois, nombre d’entre eux soutenaient le régime d’El-Assad. Pas parce qu’ils sont attachés à la dictature mais parce qu’ils considèrent la Syrie comme leur vrai pays. Avant le déclenchement de la guerre civile syrienne, un accord entre Damas et Jérusalem négocié par le biais de l’ONU, dont une force de Casques bleus stationne sur le Golan, permettait d’ailleurs aux agriculteurs druzes de la zone annexée par Israël d’exporter leur production de pommes vers leur ancien pays. En outre, 400 étudiants druzes pouvaient se rendre à Damas pour y étudier gratuitement dans les universités locales.

Je ne me sens pas chez moi en Israël. Je suis une étrangère sur ma propre terre

«Tout ça, c’est désormais du passé mais cela ne signifie pas que je veuille devenir Israélienne», soupire Fidaa (18 ans), une étudiante à l’Université de Haïfa née d’un père druze vivant à Majd el-Shams (le principal village druze du Golan) et d’une mère syrienne de Damas.

La jeune femme, qui se proclame «syrienne de cœur», n’a jamais mis les pieds de l’autre côté de la ligne de démarcation. Mais elle y pense souvent. «Mes amis, mes proches et moi gardons un lien très fort avec la Syrie. Je rêve d’ailleurs d’aller à Damas pour voir mes grands-parents, mes oncles et mes cousins», dit-elle. «C’est vrai qu’en Israël les Druzes disposent de nombreux avantages sociaux et économiques impensables en Syrie et en ce qui me concerne, je trouve que le niveau d’études est élevé à Haïfa. Mais comment dire? Je ne me sens pas chez moi en Israël. Je ne partage ni la langue, ni la culture, ni la religion majoritaires dans ce pays: je suis une étrangère sur ma propre terre.»

Rancœur

Fidaa ne se fait d’ailleurs pas prier pour exhaler sa rancœur. «Depuis cinquante ans, les Israéliens n’ont aucun contact avec nous», affirme-t-elle. «A leurs yeux, nous sommes juste un élément pittoresque du décor. Les seules fois où ils nous parlent, c’est lorsqu’ils s’installent dans nos restaurants [la jeune femme finance ses études en travaillant comme serveuse] pour commander des spécialités locales. Ils nous donnent des ordres et ils aiment ça.»

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