«Les gens d'ici continuent de respecter Staline – c'est sa ville natale. Mais politiquement, il ne fait plus recette», affirme Mzia Gourguemidze, la présidente de la Commission électorale de Gori. Aux dernières élections législatives, le parti stalinien a rassemblé 160 voix, principalement chez les personnes âgées. Le petit-fils de Joseph Staline, Evgueni Djourachvili, avait récolté 1200 voix.» Résidant en Russie, ce dernier n'a pu se présenter à l'élection présidentielle de ce dimanche. Les 34 200 électeurs de la ville de Gori devaient résoudre le même dilemme que la plupart des Géorgiens: choisir entre le président sortant, auréolé de sa carrure d'ancien chef de la diplomatie soviétique sous Mikhaïl Gorbatchev, ou pour le dernier chef du Comité central du Parti communiste géorgien, Djoumber Patiachvili.

Au cœur de la vieille cité, au milieu de l'avenue Staline, trône dans un écrin de verdure le Musée Staline. Logé dans un palace, il expose le parcours glorieux de l'enfant du pays. Ici nulle évocation des déportations. Des portraits noir/blanc alignés et des objets hétéroclites constituent l'essentiel de ce mémorial sombre. La lumière filtre difficilement à travers les vitraux, et une odeur de moisi plane. «Le parfum du communisme», persifle une jeune visiteuse. Deux observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) marquent une pause en déambulant, ironiques, dans cet étrange musée. Les deux gardiennes habillées de noir n'ont eu qu'à traverser l'avenue pour aller voter. L'une a voté pour Chevardnadze, «parce qu'il a une belle allure».

Souvenir encore vivace d'une guerre fratricide

L'école No 9 héberge le principal bureau de vote de la ville. Sa directrice, Tina Demetrachvili, y dirige les bénévoles à la baguette: tous enseignent dans la semaine à l'école. «Cela n'a posé aucun problème de les faire revenir un dimanche. Tout le monde est heureux ici de rendre ce service», affirme-t-elle. Les rires complices fusent entre les femmes, tandis que les rougeurs de l'alcool tintent les oreilles des hommes. Une radiocassette plaque une touche festive sur cette atmosphère somme toute assez morne. Il faut dire que là comme ailleurs, la victoire de Chevardnadze ne fait aucun doute. De l'aveu même du jeune représentant de Djoumber Patiachvili dans ce bureau de vote, «les gens vont voter pour lui. Peut-être parce qu'il a apporté la paix».

D'après Chalva, celle qui représente le camp du président sortant, «Chevardnadze s'est bien occupé des réfugiés d'Ossétie». A quelques kilomètres de Gori, les combats faisaient rage de 1989 à 1992. L'Ossétie du Sud demandait le rattachement à la Fédération de Russie tandis que la Géorgie prenait son indépendance. Une guerre fratricide, la moitié des mariages étant mixtes dans cette région où on se souvient que la mythique reine Tamar, à l'époque de la Renaissance, avait pris pour mari David Soslan, un Ossète. Pour ce dimanche, M. Tchibirov, le «président» de la petite république séparatiste a fait un geste: il a autorisé le pouvoir central à installer des bureaux de vote dans plusieurs villes. En incitant les citoyens à voter Chevardnadze, l'homme espère faire avancer les négociations engagées avec Tbilissi.

Au sud-ouest de la Géorgie, près de la frontière turque, le dirigeant de la province autonome d'Adjarie poursuivait le même objectif en faisant campagne contre Edouard Chevardnadze. Une fois obtenue la promesse de voir inscrit le statut d'autonomie de l'Adjarie dans la Constitution géorgienne, Aslan Abachidze a annoncé le retrait de sa candidature la veille du scrutin (Le Temps du 8 avril). Déconcertés, les rares électeurs adjares à s'être déplacés ont malgré tout voté pour leur chef, selon la télévision privée géorgienne. Une autre forme de méconnaissance des règles électorales risque d'avoir des conséquences autrement plus graves: dans plusieurs régions de la Géorgie, des observateurs indépendants ont vu des gens glisser dans l'urne des paquets de dix à vingt bulletins. Djoumber Patiachvili, qui s'avouait vaincu dimanche soir, a mis sa défaite sur le compte de la fraude.

«La vraie surprise à Tbilissi, note Zura, un enseignant de 52 ans, c'est l'abstention (elle atteindrait 36% selon les premières estimations, n.d.l.r.). En 1990, lors de l'accession à l'indépendance, la file d'attente pour aller voter remontait toute la rue. En 1995, il y avait une queue devant la porte. Et aujourd'hui, vers 14 h, à l'heure où tout le monde va d'habitude voter, le bureau est vide.» Il n'aura donc pas suffit de rebrancher l'électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre durant une semaine dans la capitale pour faire déplacer des électeurs. L'air blasé, beaucoup se disent conscients de n'avoir eu à choisir qu'entre Chevardnadze ou Chevardnadze. «On attend surtout, affirmait Goga dans un bureau de vote de Gori, qu'il tienne les promesses qu'il nous avait déjà faites en 1995.» Une blague cynique circule à Tbilissi: «Il n'est pas nécessaire de mentir tout le temps à tout le monde. Il suffit de mentir une fois tous les cinq ans.»