Kalpona Akter connaît bien le monde des fabriques de textile au Bangladesh. Elle y a travaillé enfant dans des conditions déplorables. Son engagement au service des ouvriers du textile se nourrit de sa propre expérience. Le 24 avril 2013, le pire désastre industriel de l’histoire du Bangladesh se produit: plus de 1100 ouvriers en majorité des femmes meurent dans l’effondrement du Rana Plaza, une usine dans la banlieue de Dacca la capitale du pays. Kalpona Akter se démène pour obtenir justice et des compensations financières pour les familles des victimes.

Trois ans plus tard, en partie grâce à elle, les conditions de travail se sont améliorées même si, comme elle l’explique, «il reste beaucoup à faire notamment de la part du gouvernement». Human Rights Watch rend hommage à l’engagement de Kalpona Akter en faveur des droits des travailleuses et travailleurs dans l’industrie de la confection au Bangladesh en lui attribuant le prix Alison Des Forges. Ce jeudi, une cérémonie récompensera la lauréate.

– En quoi les choses se sont-elles améliorées depuis la tragédie du Rana Plaza?

– En termes de sécurité, grâce aux normes imposées par les grandes marques, les progrès sont substantiels. Avant 2013, en moyenne, 200 ouvriers de la confection décédaient chaque année à la suite d’accidents du travail, notamment dans les incendies de leurs ateliers. Aujourd’hui ce chiffre est passé à dix morts par an. Je me réjouis d’une telle amélioration, même si dix morts c’est encore trop.

– Le gouvernement a-t-il contribué à mettre en œuvre de nouvelles normes de sécurité?

– Non. Et c’est justement là le point le plus noir. Le gouvernement traîne les pieds, il a fait des promesses dans les six mois qui ont suivi la catastrophe du Rana Plaza, mais depuis rien n’a été fait à ce niveau-là. Les grands patrons dans les secteurs de la confection siègent au parlement ou ont des membres de leur famille liés au gouvernement et dans les sphères les plus hautes de l’État. Les législateurs sont les propriétaires et ils ne veulent pas voir leur activité mieux encadrée. Ce conflit d’intérêts freine tout progrès.

– Puisque la sécurité s’est nettement améliorée, où les efforts doivent-ils être faits aujourd’hui?

– Principalement dans les salaires qui restent dramatiquement bas et ne permettent pas de vivre. Officiellement le salaire minimum est de 208 dollars par mois à raison de 48 heures travaillées par semaine. Ce montant est bien inférieur au minimum vital. Les grandes marques doivent accepter de payer quelques centimes de plus leur marchandise, un infime surcoût qui ne nuira pas à la compétitivité du Bangladesh mais permettra de financer une meilleure rémunération. Elles doivent aussi faire pression sur le gouvernement pour qu’il accepte de légiférer en faveur des ouvriers les plus précaires.

– En quoi le prix Alison Des Forges peut-il vous aider dans votre combat?

– Mon gouvernement ne porte que peu d’intérêt aux ambassadeurs des droits de l’homme ou aux activistes. Il a d’autres soucis, parmi lesquels le terrorisme. En plus, à cause des conflits d’intérêts, les droits des travailleurs, la liberté syndicale, sont régulièrement mis à mal. Un peu de notoriété pourra peut-être le rendre attentif au fait que le monde entier nous regarde.