«La troisième voie semble perdre son sens des directions.» Le commentaire, lâché par un Financial Times d'ordinaire plutôt satisfait de l'action du gouvernement de Tony Blair, résume le débat qui s'est allumé dans les allées du pouvoir britannique comme les décorations de Noël le long de Regent's Street. La semaine dernière, Gordon Brown présentait son «rapport pré-budgétaire», avec la promesse de dépenser massivement les deniers de l'Etat dans la remise sur pied du système national de santé. Mais, ralentissement économique oblige, les larges surplus budgétaires ne sont plus qu'un souvenir, et tous les économistes d'Albion ont pris leur calculette. Si leurs conclusions chiffrées varient, leur verdict politique est unanime: une hausse d'impôts est programmée. Dépenses publiques, hausses d'impôts, juste après une quasi-renationalisation du rail, tout cela a comme un goût familier d'années 70 et d'Old Labour. En vérité, le New Labour se trouve piégé par des contradictions jusqu'alors masquées par la forte croissance économique.

Lors des élections victorieuses de juin, les travaillistes avaient fait deux promesses fondamentales: d'une part, ils allaient maintenir leur prudence budgétaire et économique, ce qui leur permettrait de ne pas toucher aux taux d'imposition sur le revenu, ni d'élargir le spectre de la TVA aux domaines qui en sont exemptés, comme la nourriture ou les habits pour enfants. D'autre part, les services publics seraient au cœur de leur action et, pour ne pas grever le budget de l'Etat, les partenariats avec le privé seraient multipliés et améliorés, pour tendre vers une plus grande efficacité.

Même si l'économie britannique a montré une étonnante capacité à résister, le ralentissement de l'économie mondiale a été plus rapide et plus marqué que prévu, réduisant d'autant la marge de manœuvre du Trésor. Autre imprévu, l'affaire Railtrack: en mettant sous tutelle, sans crier gare, la société privée chargée de gérer le réseau ferré, le ministre des Transports, Stephen Byers, s'est aliéné des milliers d'actionnaires et a brisé la confiance de la City, mettant ainsi en danger le principe de la participation du privé au financement des services publics. Dernier problème, lorsque les services de Gordon Brown ont terminé leurs additions, le ministre s'est aperçu que la facture nécessaire au redressement d'un système de santé en état de déréliction était bien plus élevée que prévu. Pour parvenir en dix ans à doter la Grande-Bretagne d'une santé publique «digne du XXIe siècle» et capable de soutenir la comparaison avec ses grands voisins européens, le chancelier de l'Echiquier a déjà inscrit un milliard de livres supplémentaire à la hausse de dépenses déjà prévue en 2002, ce qui porte ce surcoût budgétaire à 6 milliards de livres (quelque 15 milliards de francs).

Trou de 17 milliards de livres

Ajouté à d'autres mesures sociales destinées à alléger le fardeau fiscal des classes les plus pauvres, et aux allégements visant les entreprises pour combattre la récession, cet effort budgétaire creusera un trou de 17 milliards de livres, avance l'Institut des études fiscales (IFS), un groupe d'experts indépendants, soit un relèvement du taux d'imposition de base de 6 pence. Or, tant Gordon Brown que Tony Blair ont répété qu'il n'était pas question de briser la promesse électorale faite en juin. Il faudra trouver autre chose: un relèvement du plafond des contributions d'assurance nationale? La proposition a déjà coûté la victoire au Labour de Neil Kinnock en 1992 (curieusement, les anciens alliés de Kinnock font un retour en force dans le gouvernement Blair II). Une généralisation d'un système d'assurance maladie obligatoire, comme en Suisse, est encore moins probable à court terme, puisque la gratuité de la santé de base semble sacro-sainte en Grande-Bretagne. D'autres impôts, plus ou moins directs (ces fameuses stealth taxes dénoncées par l'opposition), et des restrictions dans certaines allocations pourraient servir de porte-monnaie de secours, en attendant un vrai débat et une vraie campagne en vue d'un référendum sur une augmentation des impôts, un scénario distillé à mots couverts par Gordon Brown ce week-end, dans diverses interviews.

D'ici là, il faudra jouer serré, a fait savoir le ministre des Finances à ses pairs, obligeant même Tony Blair à démentir une promesse faite devant le parlement mercredi dernier: le premier ministre fixait comme objectif une part du PIB dépensée dans la santé publique équivalant à celle de la moyenne européenne (elle est 2% inférieure aujourd'hui, à 7,6%). Dimanche, il corrigeait: ce n'était qu'un «but vague». Comme la troisième voie?